Retour aux affaires (2/2)
Et puis la coupe fut pleine. Le 17 octobre 1928, tu reposais le pied en France, non sans une escale en Ecosse pour te ressourcer dans le château familial. Tu le retrouvais tel que tu l’avais laissé, les murs, les odeurs, et le gramophone.
Paris restait l’une de tes étapes préférées. Tu t’y arrêtais toujours avec délice.
C’est dans un café de Montmartre que tu rencontrais Renée de Jong.
Tu étais assis à déguster un verre de vin bordelais, lorsqu’elle vint s‘asseoir à ta table, avec l’insolence de ses 20 ans. D’ordinaire, tu éconduisais les importuns, mais ce soir-là tu n’en es pas l’envie. Elle avisait le livre que tu lisais quand elle lança :
« Gottfried Benn ? Vous êtes amateur de surréalisme ?
- J’ai bien peur que non. Duncan Mac Dermott, à qui ai-je l’honneur ?
- de Jong. Renée de Jong. Pardonnez mon indélicatesse monsieur, mais j’avoue avoir été stupéfaite de voir ce livre sur votre table.
- La chair ? Tiens donc, vous l’auriez lu ?
Cette question, à la réponse prévisible, te laissait au moins un peu de temps pour reprendre tes esprits. Nerveusement, tu te mis à déplacer, fiévreusement, chaque objet de la table d’un demi centimètre. Tu avais pris cette habitude pour camoufler ton embarras, et surtout tromper la moiteur de tes mains lorsque tu te sentais déstabilisé.
Oui bien sûr. Vous disiez, je crois, ne pas être amateur de surréalisme ?
Pas exactement. Disons que sans adhérer à ce mouvement, j’ai trouvé séduisant son aspect iconoclaste.
Et quelle est donc votre prédilection ?
Oh je crains fort de n’être guère moderne, mademoiselle. J’ai force goût pour les auteurs de ce pays, ainsi naturellement que Shakespeare.
N’êtes-vous pas écossais ?
Encore ce roulement de « r » qui t’avait trahi.
Si fait mademoiselle. Mais à ma connaissance jamais William Wallace n’a écrit quoi que ce soit…
Certes certes je vous le concède.
Et elle SOURIT. D’un sourire candide, presque enfantin. Tu te pris à lui rendre son sourire.
J’imagine que vous, en revanche, êtes férue de ces lettres.
Absolument, je me passionne pour André Breton, le connaissez-vous ?
Quelle insolence !
Naturellement !
Pardonnez-moi je ne cherchais nulle offense ni malice…
Et la conversation se poursuivit ainsi une partie de la nuit.
A défaut d’être belle, elle était débordante de vie et de culture. Le commerce des femmes n’était usuellement pas ton domaine de prédilection, mais avec elle le temps semblait suspendre son vol. Mais combien de temps le temps se suspendait-il ? Et vous partiez dès lors dans un débat sans fin, finissant sur les bords de Seine, flânant sans but mais avec quel feu dans vos esprits !
Bien vite, vous vous installiez ensemble. Son esprit libre et rebelle te fascinait sans relâche. Tu aimais l’entendre parler, elle te rappelait Benn. Elle aussi était folle des soubresauts du surréalisme, d’André Breton, et tu lui opposais ton romantisme forcené que tes lectures et relectures d’Atala n’apaisaient pas.
Les sentiments que tu éprouvais pour elle n’étaient pas contestables. Leurs concrétisations, beaucoup moins. Tu n’avais jamais atteint l’extase que tu avais tant lue… Peut-être était-ce le lot des Romantiques, éternels insatisfaits, premiers dandys qui demandaient tant à la vie et ne savaient qu’être déçus par sa platitude.
Et les rites africains te hantaient. Mille fois tu y repensais. Mille fois tu t’étais imaginé concrétiser ta passion par un geste absolu.
Le 14 avril 1929, alors qu’elle rentrait à votre domicile. Tu lui as demandé, comme souvent, de te donner lecture. Tu avais tout lu de Benn, la Taverne, Cerveaux (1916), Chair (1917), mais jamais depuis l’Afrique il n’avait eu un tel sens. Le médecin anatomiste te revenait dans toute sa force. Alors tu lui as fait lire Morgue, ton préféré. Puis tu l’as tuée.
Jamais le couteau de ta cuisine n’avait servi à découper telle viande. Tu repenses encore aujourd’hui à la chair qui s’ouvre dans un jet de sang, aux os qu’il fallait contourner pour tailler de larges filets de son corps, en suivant les segments que tu y avais tracé, à ses yeux que tu avais avalés, et surtout à son adorable langue, apte à tant de délice, que tu avais consommée crue. Tu mâchais chaque bouchée avec délectation, suçant les membres avec force, goûtant chaque bouchée de ta langue, de tes lèvres. Les doigts aussi furent l’objet d’une attention particulière : ils pouvaient être le logement d’un résidu de son génie. Tu les mangeais donc avec un respect infini, individuellement, associant à chacun un souvenir commun. Tu consommais même son utérus, que tu arrachais à son espace avec une certaine sauvagerie, mais dut rapidement renoncer à ton festin tant le goût en était fétide. Et l’enfant qu’elle portait depuis peu ne fut pas digne de ton palais. Une intelligence aussi primitive ne pouvait assouvir ta faim, et pouvait ternir votre jouissance, celle de Renée et la tienne.
A la vérité, cela avait un goût de viande rouge et de métal, mais l’acte te procura une jouissance indicible, bien au-delà du plaisir intellectuel, quasi mystique, qu’effleurer de ton doigt l’angle corné de la page d’un livre avait pu t’apporter jusqu’alors. Tu avais toujours considéré avec un relatif mépris le plaisir de la chair. Mais cela était bien par delà les mots, bien par delà la connaissance et la pensée. Cela mêlait intimement ta chair, la sienne, et vos âmes.
Jamais tu ne fus épris de Renée comme cette nuit-là.
Le festin orgiaque dura quelques jours. Avant que tu ne te décides à sortir. L’air de Paris jouissait d’un nouvel arôme, celui de ton acte, de ta plénitude, de votre passion. Tu tenais entre tes mains quelques effets de Renée, son travail magnifique sur Breton, et sa trousse de maquillage, qui savait rendre chaque relief de son visage unique. Et notamment son nez, le premier des mets que tu avais consommé.
Du pont-neuf, tu jetais tout cela. Et l’air de Paris, l’eau tourbillonnante de la Seine emportèrent à tout jamais le corps physique de Renée, puisque son âme continuerait à vivre en ta jouissance parfaite.
C’est muni d’une pelle et de sacs contenant les restes passablement décomposés de Renée que tu fus interpellé par la maréchaussée, au Bois de Boulogne. Sans doute n’avais-tu pas su faire montre de la discrétion nécessaire, perdu dans tes pensées comme tu l’étais. Sans délai, ils t’ont conduit auprès de leurs experts. Ils t’ont posé beaucoup de questions, et si tu as bien voulu détailler un peu ces croyances qui étaient les tiennes, leur faire partager un peu la magnificence de ta vision des êtres, de l’importance de la fusion, jamais tu n’as voulu t’appesantir sur votre union, et sur sa concrétisation suprême. Trop rares sont ceux qui pourraient comprendre.
Finalement, l’ambassadeur des Etats-Unis a réussi à obtenir ton extradition. Il pensait qu’il fallait te mettre au « vert », manifestement, puisqu’il t’a envoyé dans une maison de repos, la même que le fils Neill, d’ailleurs, les Bleuets. Tu n’as jamais vraiment compris pourquoi cet homme avait jugé bon de t’envoyer en son pays. Certes, tu disposais d’un portefeuille d’actions américaines confortable, et tu commençais à y avoir une certaine notoriété. Mais de là à se permettre de soustraire un Ecossais à la terre de ses ancêtres, il y avait un pas curieusement franchi. Passant d’escorte en escorte, tout au long de ton transfert, tu n’avais jamais trouvé un agent assez professionnel pour t’éclairer à ce sujet. Au moins Epzibah s’était-elle rappelé sa conscience aussi professionnelle qu’intéressée, et elle t’avait rejoint sans poser la moindre question.
Et depuis ce fatal 15 avril 1929, tu te morfonds. Tu vis encore dans le souvenir de Renée et de votre union parfaite. Le reste t’est plutôt indifférent.
Le confort est sommaire, mais convenable. De toutes façons, tu n’es pas apte à décider après tout. Tu attends impatiemment ta libération.
L’ordinaire porte bien son nom. Tu te lèves chaque matin au lever du soleil. Un brin de toilette, l’hygiène étant resté, selon toi, le fondement même d’un rapport courtois aux autres, la lecture du journal du jour, le petit-déjeuner, quelques lectures. De temps à autre, tu rencontres le Docteur Seymour, qui t’a été octroyé comme praticien. Un homme d’un raffinement exquis, dont les manières et la culture t’ont incité à une grande confiance. Certes, il n’est pas encore prêt à recevoir ta confession, si le terme est propre, mais son office te fait l’effet d’un boudoir, et sur son divan tu détailles par le menu tous tes credos, les fluctuations de ta pensée. Certes, l’homme n’est pas un lettré stricto sensu, mais il est ouvert et réactif. Et surtout, jamais il n’a eu l’impudeur d’évoquer avec toi les circonstances pénibles de ton arrestation, non plus in extenso que les faits qui l’ont entraînée. Il a même eu la délicate attention de te proposer de participer à la chorale. Mais par pitié pour les tympans de tes compagnons, tu as préféré décliner l’invitation, avec un large sourire. Et lorsque tu ne rencontres pas le médecin, tu restes dans ta cellule à compulser quelque ouvrage, ou te rend à la salle commune pour bavarder quelques temps. Ou bien tu restes, admiratif, devant le tableau de Bosch qui trône fièrement dans l’une des salles. Tu te demandes bien qui, parmi ces rustres, a pu avoir le goût nécessaire pour acquérir ce tableau. Un ancien employé. Ou une copie. Il faudrait que tu vérifies.
Tes manières de gentleman t’ont assuré tout de suite une place à part. Tenant la porte aux dames, te découvrant systématiquement, parlant doucement pour ne pas importuner tes voisins, détournant ton regard si l’un de tes voisins se met dans l’embarras, tu ne tardes point à fédérer des avis positifs.
De temps en temps, tu donnes des « conférences », racontant à chacun tes voyages, tes découvertes, tes épopées, mais l’auditoire au début si fourni s’est étiolé au fil du temps. Qu’importe, tu trouves toujours une bonne âme à qui tu peux parler du monde, de ce monde que tu connais si bien et si peu… Alors, ton torse bombé comme un tribun, lançant son delenda est Carthago au Sénat médusé, tu récites par le menu tes voyages, bruitant avec force tes périples aériens, fendant l’air de ta canne pour mimer les quelques combats que tu as pu voir dans la savane. Il t’arrive même de demander à un infirmier d’éteindre les lumières, pour que la seule lumière des bougies t’éclaire et donne tout son sens à tes récits. Pour tout dire, ton texte est un peu écrit, et tu le révises régulièrement :
« C’était par une nuit sombre, dans le haut-congo. Mes porteurs avançaient péniblement, coupant avec difficulté les herbes folles qui se dressaient sur notre chemin (tu coupes l’air de ta canne). L’air était plein des senteurs subtiles des bougainvilliers, et bruissait des petits cris, couinement, ou sifflement de tout ce que cette jungle dense pouvait compter de créatures nocturnes. Parfois, c’était l’eau d’une source qui sourdait non loin qui couvrait tous ces bruits, et c’est sans pouvoir compter sur notre ouïe que nous avancions, tout juste baignée de la lumière vacillante de nos torches, et du flot laiteux de la lune. Soudain, le bruit des tam-tams emplit le vide. Nouveau docteur Livingstone, mon cœur battait de joindre bientôt l’ancienne tribu du roi Misri, que Léopold II de Belgique n’avait lui-même pu mettre au pas. A la vérité, c’était déjà trop tard. Les hommes de la tribu nous encerclaient déjà.
Sans résister, nous nous rendions. Nous fûmes alors conduit dans leur village. A l’entrée, nous eûmes pour seuls hôtes quelques crânes blanchis par le soleil et harcelés des terribles mouches locales, et des paniers de mains… (Tu aimais l’air révulsé des spectateurs à cette mention). Je n’étais pas sans savoir que ces hommes avaient déjà mangé de la chair blanche, lors des batailles contre les Belges, et même que quelques blancs avaient souscris à ces méthodes… Je ne tardai guère, hélas, à obtenir confirmation… (Tu marquais toujours un arrêt à cet instant, pour appuyer tes mots et créer une attente, un procédé narratif que tu avais emprunté au père d’Eugénie Grandet de Balzac). 3 de mes hommes furent mangés cette nuit-là, vivants… (Le regard de tes interlocuteurs à cet instant t’enseignait en partie qui te jugeait d’avance et qui s’en abstenait). Ne défaillez pas, mesdames, pour ces hommes ce n’était là qu’une tentative de s’approprier la force de l’ennemi, quelque chose que nous autres occidentaux n’avons pas dans nos cultures.
Je n’y échappai moi-même que de justesse, en offrant à mes hôtes le spectacle d’un petit cylindre à images acquis en Europe. Ces bons sauvages ne connaissaient guère ces techniques, pour ne pas dire point du tout, et me tinrent dès lors en haute estime, comme une espèce de marabout, comme ils appellent leur homme-médecine. Des mois durant, je restais parmi eux pour apprendre et me gorger à la source de leur savoir. (Ta réputation, et les raisons de ta venue aux Bleuets, faisaient qu’à ce stade du récit les regards intéressés le devenaient davantage, ou se muaient en moue de dégoût et de suspicion). Et je puis aujourd’hui l’affirmer, chers amis, nous avons beaucoup à apprendre de ces hommes. Parce qu’ils sont restés aux sources même de la civilisation, parce qu’ils ont encore le respect de leur statut d’homme, sans le remettre à leurs possessions, peut-être, et même sans doute, sont-ils plus près de la plénitude que nous ».
Tu aimais particulièrement narrer cette anecdote. Parce qu’elle représentait beaucoup pour toi, d’une part, et parce que tu aimais ensuite en débattre, cherchant le duel à fleurets mouchetés avec tes acolytes. Si tu laissais rapidement de côté ceux qui venaient en te parlant de l’extrême cruauté de ces sauvages, mimant un ennui soudain, tu devisais en revanche volontiers avec ceux qui désiraient en savoir davantage. Tu tâchais, par quelques arguments choisis, de les ranger à ton analyse, mais ne t’était jamais accordé de parler de Renée à quiconque. Tu éludais toujours le sujet par une pirouette veloutée, ou cherchait rapidement du regard quelque objet dont le placement n’aurait pas été idéal, pour le remettre à sa place, cherchant par là même un petit délai pour changer de sujet.
Au tout début, les habitants de la maison se pressaient à tes côtés pour t’entendre ou te réentendre, te gênant même parfois car si tu mettais du cœur à tes récits, et en concevait une légitime fierté, tu ne t’étais jamais senti l’a^me d’un narrateur public, en tous cas pas devant une grande assemblée.
Et puis tu avais trouvé un concurrent de taille avec Adolph Hubermeinch, un patient lui aussi, qui semblait avoir traversé le globe d’ouest en est, mais qui à ton inverse n’était pas très volubile. Tu te prenais parfois à te punir de tes bavardages, qui avaient lassé ton auditoire, tandis que le mystère dont il se nimbait faisait de ses rares et brefs récits des moments attendus.
De même, tu te laisses aller, à débattre de romantisme avec ceux qui en valent la peine, Quinn Seymour en tête, mais aussi Anthony Condom, qui avait rejoint les bleuets depuis peu. Des nuits entières, tu obtiens contre des espèces sonnantes et trébuchantes le droit de défier le couvre-feu et de recevoir les esprits les plus fins des bleuets qui tiennent salon en ton logis pour débattre de thèmes et d’autres. Les débats sont fort animés. Tu as toujours cru que défendre une idée, une valeur, valait mieux que tant de chose ! Et en cet art tu excellais. Variation de style, de ton, tout était bon pour captiver tes interlocuteurs, mais jamais tu n’élevais la voix. C’était pour toi, en plus d’être d’une inqualifiable grossièreté, un aveu de l’impuissance de ton argumentaire…
Pourtant, jamais tu n’as évoqué le moment-clé. Celui-là est à toi. A toi seul.
Et puis il y eut la société Draconique du grand Psalmogotth. Tu avais entendu parler de cette société à Boston, par on-dit, dans des speakeasy notamment où tu avais pu échouer les soirs de solitude. Vincent Joseph Wooden-Beat, le comptable des bleuets, t’en avait parlé un soir, discrètement, après le souper. Il t’avait convaincu de rejoindre cette aimable société secrète de gentlemen, qui se trouvait en réalité disposer d’une puissance colossale. Le petit comptable était un homme curieux, tout droit échappé d’Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll. Sa montre à la main, en permanence, il te rappelait irrésistiblement le chapelier fou. Mais il suffisait de s’entretenir quelques instants avec lui pour vois que l’homme n’avait rien de comique. Obsédé par le temps au point d’y sacrifier sa vie, il raisonnait à trop long terme pour toi, mais avait toutefois pu te séduire. La société était au moins un moyen de changer un peu le quotidien. C’est ainsi que tu fus introduit par le Grand Maître de la loge qu’était Wooden-Beat.
Tu eus la surprise d’y retrouver Quinn Seymour, qui avait hérité du titre exquis et approprié de chevalier du « corpore sano ».
Il y avait aussi Abraham Spit, un psychiatre pour qui l’essentiel des démences humaines remontaient à la petite enfance, et avaient des traductions sexuelles. Or tu trouvais ce discours d’une grande vulgarité, et n’entretenait donc guère de relation cordiale avec cet homme. Tu répugnais même parfois à lui serrer la main, te demandant avec malice et trivialité où il avait bien pu la ranger au préalable… Et même si Spit remportait de bons succès, tu n’adhérais pas à ses théories. Lui octroyer le titre de « Mens Sana » relevait de la galéjade de mauvais goût, à ton sens.
La société se partageait en groupes de 5. Le cinquième et dernier était ainsi Romuald Ernst Jung, Chevalier de la Loi. Tu le connaissais par journaux interposés. C’était un leader politique, xénophobe et violent, qui briguait la mairie de Boston. Tu t’étais étonné de le voir quitter la scène politique. Il était en fait venu ici pour chercher le repos. Si l’intention était louable, l’homme restait le pire des hotus, au point que tu en perdais ta courtoisie légendaire pour n’adopter face à lui qu’une politesse élémentaire, rigoureuse et froide. Tout juste le saluais-tu, mais tu te refusais à deviser avec lui, et le fuyait sans relâche, cherchant en dernier ressort quelque objet à replacer, de préférence de l’autre côté de la pièce. Non pas que l’homme fut désagréable, loin s’en fallait, mais ses manières étaient ceux du pire des rednecks, et l’alcool qu’il consommait abondamment n’arrangeait en rien son attitude.
Quant à toi, on t’avait intitulé Chevalier d’Or. Le terme avait un aspect grotesque, et à la différence des autres ne voulait pas dire grand-chose. Comme tu t’en enquérais, Wooden-Beat t’expliqua que ce titre correspondait à la pureté des nouveaux venus et à leur éclat sans faille, explication qui te parut tout à fait opportune.
Le plus souvent, la société se réunissait dans le speakeasy clandestin des Bleuets, seulement connu de quelques matons, mais dont la directrice semblait ignorer l’existence. Si vos réunions les moins intéressantes voyaient défiler femmes, alcool et opium, ce qui ne les différenciait guère des soirées ordinaires de ce lieu de débauche, certains soirs en revanche vous vous adonniez à des rituels mystiques. Vous portiez d’une manière générale des tuniques ou des robes inspirées du Moyen-Âge en Europe. Certes, ces rites de « blancs » par opposition aux rituels que tu avais connus en Afrique et en Asie, n’étaient guère couronnés de succès, mais tu t’évertuais à bien les comprendre, ton esprit curieux prenant le pas sur tes réserves. Et parfois, l’opium aidant certes, quelques effets réjouissants se faisaient ressentir, sous la forme de visions le plus souvent : femmes, animaux biscornus, formes ondulantes, flammes bigarrées.
A chaque fois, Spit y voyait le reflet de l’âme pervertie par le péché originel, ou par quelque influence de la mère, ce qui te faisait sourire, mais faisait franchement rire Jung. Wooden-Beat, lui, oscillait tel le métronome qu’il était entre l’habitude de chronométrer chaque événement et le sourire que lui inspirait la réussite du rituel… ou peut-être était-ce un effet de l’opium ? Quant à Seymour, il adoptait toujours un visage interdit.
Mais un incident plus notable que les autres est intervenu il y a peu, lors de l’une de vos réunions. Au moment de lever vos épées et de prononcer les soit disant « vœux » de loyauté, pendant que Tony Grayson préparait un cocktail pour Jung, un phénomène inexplicable se produisit. Là, au milieu du cercle grossier tracé à la craie et semblant surgir du néant, s’ouvrit un œil reptilien déformé. Il te regarda et sembla fouailler dans tes pensées, ravivant les vieilles haines et les pires souvenirs de ta vie. Renée, l’Ecosse, l’Afrique, tout se bousculait… L’épée en main, tu étais hébété, Quinn pleurait, incapable de détourner le regard du grotesque organe, Spit et Wooden-Beat n’osaient pas bouger. Tu entendis derrière toi le bruit d’une bouteille se fracassant contre le sol de la cave. Jung, visiblement confit d’alcool poussa un rot sonore qui brisa l’atmosphère lourde de la pièce grâce, une fois ne serait pas coutume, à sa grossièreté qui aurait mérité des ouvrages entiers. L’œil sembla se dissoudre en une flaque verdâtre qui s’enfonça dans le sol
Le retour à la normale se fit grâce a Spit. Il évoqua le symbole vaginal de l’œil, les crises de conscience de chacun incarné par une hallucination. La médecine au secours de l’étrange. Mais pourquoi pas, après tout. Néanmoins tu t’en ouvris auprès de Seymour.
-Docteur Seymour, qu’avez-vous donc pensé de cette dernière réunion ?
- Comme vous, je le suppose. J’ai ressenti un grand scepticisme.
- Allons donc ? Les effets de l’opium, ne le pensez-vous pas ? En chine, j’ai connu pareils salmigondis visuels.
- Oui, certainement, répondait le praticien, et son regard se perdait en une contemplation profonde de son bureau.
Les réunions occupaient donc fort agréablement quelques mornes soirées. En tous les cas, suffisamment pour que tes camarades et toi acceptiez de verser régulièrement quelque argent pour assurer la pérennité et la puissance de la société.
Même si depuis quelques temps, l’habituelle jovialité de vos réunions s’est ressentie de ce krach du 26 octobre. Manifestement, tes camarades ont perdu une partie de leur fortune dans cet incident. De ton côté, tes analystes et conseillers t’ont rassuré. Tout va bien, t’ont-ils assuré. Wooden-Beat a d’ailleurs obtenu une copie de tes comptes, et te l’a confirmé. Cela dit, la crise semble l’avoir marqué douloureusement, car tu le trouves beaucoup moins enjoué depuis lors, et moins sympathique.
Au rang des patients, tu as noué de bonnes relations avec Max Shrek, un acteur déchu, certes fantaisiste mais plutôt charmant. Quoique tu t’en défendes par-devant lui, tu éprouves une certaine compassion pour cet homme tourmenté, étiré entre ce qu’il est et ce qu’il voudrait être. Tu t’es d’ailleurs surpris à clamer, lors d’une conversation un peu arrosée, qu’il n’était pas le véritable Max Shrek, que tu avais eu l’occasion de rencontrer personnellement… avant de réaliser que le pauvre homme t’avait entendu, et paraissait blessé… Tu lui présenterais tes excuses au plus vite.
Il y aussi Melchior Tsartas, un ancien chef d’orchestre, qui lui aussi semble plus ou moins ignorer les raisons de sa présence en ces lieux. Mais l’entendre parler de sa musique est un plaisir immense, l’un des derniers offerts à ton esprit, en dehors naturellement des quelques ouvrages que tu te fais livres hebdomadairement. Melchior Tsartas est certainement l’un des hommes avec lequel tu as le plus d’affinités électives. Tsartas est homme d’esprit, artiste, et il t’arrive parfois de te taire totalement pour l’écouter parler de son art.
Parmi les « artistes », Maximilian Murrett-Foulk était arrivé il y a 3 jours, les 27 novembre. Réalisateur de son état, tu espérais trouver un nouveau compagnon d’infortune, mais l’homme s’avérait un individu infatué de sa personne et détestable. De plus, curieusement, Anthony Condom se faisait calme et timide, presque obséquieux, devant lui. Tu ne reconnaissais pas vraiment le Condom enflammé qui pouvait s’envoler dans des diatribes magistrales, ou le jeune poète qui d’un œil malicieux pouvait asséner des vérités définitives. En plus de te consterner, cela avait tendance à te vexer un peu… un soupçon de jalousie peut-être…
Mais cette compagnie de qualité ne saurait te faire oublier l’essentiel. Les Bleuets n’est pas une maison de repos désagréable, on t’y traite avec égards. Mais l’appel du pays devient insupportable, et la captivité ne sied pas à un homme comme toi. Tu n’y es pas entré volontairement, et entend donc en ressortir. Comment n’aurais-tu pas déjà payé dix fois ta dette à la société, surtout dans ce pays qui n’a rien à te reprocher ! Tu as d’ailleurs demandé audience à la nouvelle directrice, Orchidia Blatters-Anderson. Tu l’as déjà rencontrée, pour te plaindre de la personne qui joue parfois du violon à n’importe quelle heure. C’est une femme sèche, dure, mais qui parait juste et pragmatique. Tu attends sa réponse avec impatience, et les cent pas que tu effectues sans arrêt ont fini par user le sol de ta chambre.
Et ce malgré l’arrivée de ta vieille connaissance, Steve Phoenix. Le gérant du spleen. Il avait l’air terriblement abattu quand on l’a amené à sa cellule, alors tu n’as pas osé lui parler, mais à l’occasion.
Heureusement, il y a Sunshine, la femme de Bush. Elle est née au Tibet, t’a-t-elle dit, mais l’a quitté très jeune. Elle n’a pas voulu raconter sa vie, alors tu as raconté la tienne, et notamment ton passage non loin de son pays, et comment tu y avais assisté à quelques rituels sacrés. Sous le sceau du secret, elle t’a promis de t’en montrer quelques-uns. Il semble que ton récit lui ait beaucoup plu. Cela lui a rappelé son père, on dirait. Elle est si jolie quand elle est heureuse. Et c’est si rare. Pauvre enfant, avec son minois brisé par la vie. Elle aussi, une déracinée. Et si riche, elle a tant de choses à raconter, d’histoires merveilleuses et magiques que tu suspectes chez elle. Elle est vraiment si jolie…
Et Mya, cette jeune infirmière. Défigurée, la pauvre, mais la splendeur de sa force de vie, sa joie et l’aura de chaleur qu’elle dégage t’ont très vite fasciné. Et les quelques conversations que tu as pu avoir avec elle se sont révélées fort excitantes. La jeune femme ne manque pas de conversation, et l’amener à parler de son ouvrage peut entraîner de longues et passionnantes conversations… Encore ce matin, tu as eu le plaisir de la voir, une fois de plus. Elle est entré dans ta chambre, de son pas velouté, poussant la porte sur un petit chat pelé que tu n’avais pas vu entrer et qui s’enfuit paresseusement, et son parfum de coriandre et d’orchidée emplit l’air de son subtil arôme capiteux.
Bonjour Monsieur Mac Dermott.
Ma chère Mya, quel bon vent vous amène ?
Vous le savez bien, je dois veiller à votre bien-être.
Chère Mya, vous êtes toujours si prévenante.
C’est mon métier monsieur, dit-elle avec un sourire ravissant.
Et quel dur métier vous avez là, assurément !
Oh non. Ne croyez pas cela. Ce métier c’est à peu près tout ce qu’il me reste. Je… Je… Pardonnez-moi je suis ridicule…
Non point non point je n’aurais pas du émettre pareil jugement de valeur.
Comprenez moi monsieur, j’aime passionnément mon ouvrage et… Mais excusez-moi je ne devrais pas vous importuner avec cela, cela ne vous intéresse sans doute pas.
Allons donc, mademoiselle. Continuez. J’en ai l’eau à la bouche.