Petite contribution
Voici ce qui pourrait constituer la courte préface d'un livre à paraître. Vos avis nous intéressent.
GENESE
Page blanche. Angoisse. On imagine peu l’anxiété qui étreint le jeune écrivain, car oui je jouis encore du privilège d’une relative jeunesse, au moment de se pencher sur ce qui pourrait constituer son premier opus, sa première symphonie, l’œuvre fondatrice de sa carrière, le point d’origine, bref, l’alpha.
Si l’on fait une biographie, deux branches de l’option : soit on fait une autobiographie, et si l’on est jeune on passe pour un individu inexpérimenté qui ne sait pas de quoi il parle, soit l’on est vieux, et on est alors qualifié de donneur de leçon ou de vieillard cacochyme par les plus mal élevés. Reste l’option de la biographie mais après un examen minutieux des rayons des libraires les mieux fournis, j’ai l’impression que des cuistres ont pris tous les personnages intéressants. Certes, je vous l’accorde, il serait simple alors de consacrer quelques pages à un rescapé de la télé-réalité ou à une star autoproclamée que les outrages du temps auront tôt fait de faire disparaitre en repensant à Chateaubriand : « Vous qui aimez la gloire, soignez votre tombeau : couchez-vous-y bien ; tâchez d’y faire bonne figure, car vous y resterez. ».
Nous pouvons donc d’un geste dédaigneux tourner la page des biographies, qui ne paraissent pas promise à un grand avenir. Et puis c’est quand même beaucoup de travail.
Posons-nous donc la question que tout écrivain doit se poser en premier : qu’est-ce qui marche à l’heure actuelle ? Car soyons clairs, les écrivains romantiques qui écrivaient sous influence opiacée avant de rouler dans un caniveau devenu leur seule demeure après la visite des huissiers ont bel et bien disparu, aujourd’hui l’écrivain rêve essentiellement de gloire, de notoriété, mais surtout plus prosaïquement d’argent et de femmes, objectifs intemporels de tout individu qui se respecte. Aussi, soucieux de m’intégrer comme il se doit dans cette communauté, j’éprouve le besoin impérieux de me mettre au diapason, et me penche sur l’arbitre moderne des élégances : Gala, Voici, Télérama, il ne manque pas un seul de ces censeurs, de ces critiques, de ces cerbères méticuleux sur mon bureau. Marc Lévy, Guillaume Musso, l’inoxydable Cartland, trois polars pervers, quelques histoires vantées pour leur côté « gore », barbarisme désignant un livre qui pèse plus lourd en viande qu’en encre, Harry Potter et tous ceux qui se sont engouffrés dans la brèche largement ouverte…
Pour être parfaitement tout public, il faudra donc divers ingrédients.
Pour commencer, une histoire romantique. N’importe quelle aberration à l’eau de rose fera l’affaire, avec une préférence pour une histoire fantastique qui facilitera les manœuvres transversales vers d’autres genres littéraires. L’autre avantage, c’est que les champions actuels de la discipline ont prouvé depuis longtemps qu’être totalement dénué de style et mépriser la langue française n’empêche pas des ventes colossales, ce qui ne peut que rassurer un débutant.
Polar pervers, donc. Soit la romance se termine mal, dans un déluge de sang et de feu avec un inspecteur bourru et fatigué qui cache sous des dehors austères un cœur gros comme le Texas (© Cartland), soit on commence sur un crime particulièrement sordide, comme une vieille dame-pipi noyée dans son urinoir avec son yorkshire profondément enfoncé dans le gosier, avec deux enquêteurs que tout oppose (notre flic bourru donc, et par exemple la fille de la victime, grande amatrice de Yorkshire) et qui finiront par roucouler de concert.
Il faudra, évidemment, une énucléation, voire une émasculation à la cuillère à café pour une scène plus longue, possiblement un témoin du crime torturé longuement avec des raffinements de cruauté. On peut imaginer Alphonse, client régulier de la victime, qui se retrouverait enchaîné avec du fil barbelé avec en fond sonore une rengaine entêtante et insupportable. Il suffit d’ailleurs de régler sa radio sur une radio dite « libre » pour qu’immédiatement l’inspiration vienne.
Enfin, donc, du fantastique. Bien sûr, nous autres, français, avons eu Guy de Maupassant, mais les masses odieuses ont découvert la littérature fantastique avec Harry Potter. Certains, plus éveillés, ont lu Pratchett, Poe ou Lovecraft, le style du dernier étant inversement proportionnel à la qualité de sa narration. Mais l’écrasante masse, celle qui assure les ventes les plus colossales, ignore tout de cela, et le Horla doit s’effacer devant les Horcruxes. Fantastique, c’est entendu, mais pas trop effrayant : il faut qu’on reste en terrain connu. Il faut se garder des ambiances angoissantes, de la torture mentale du pauvre lecteur auquel le corbeau répète à l’envi « jamais plus », des terreurs organiques que peuvent faire naître les grands écrivains, de ces peurs qui font appel à ce que nous avons de plus primaire, de plus sensoriel… Non, non, il nous faut des méchants très méchants, des gentils très gentils, et des vilaines bêtes pas trop effrayantes. Un dragon-poney, par exemple.
Maintenant que je vous ai fait part de mon business plan, pour employer l’un de ces anglicismes à la mode, il faut encore lui donner un peu de consistance.
Un héros, soit, mais lequel ? Les héros féminins sont fragiles et attachants, mais les héros masculins, eux, rassurent le lecteur apeuré, surtout dans un environnement terriblement machiste. Le personnage féminin est plus souvent une victime qui se débat, son alter-ego masculin ayant davantage de prise sur les événements. Je pourrais, comme beaucoup de confrères, écrire l’histoire de l’héroïne, plutôt que d’en consommer comme beaucoup de confrères là encore, mais je n’ai pas l’arrogance nécessaire pour prétendre connaître suffisamment les femmes, au point de pouvoir me placer dans leur esprit tortueux, privé de bon sens et de second degré, et si résolument plus sensible que le nôtre. Restons-en donc à un héros masculin, auquel il faudra de toute façon une compagne, une partenaire.
Frank et Marie ? Un prénom américanisant et un prénom passe-partout ? Ou bien Michel et Catherine ? On inverse ? Là encore, peu importe, tout le monde s’en moque, est-ce qu’avec des prénoms différents, des œuvres référentielles comme « Paul et Virginie », « Roméo et Juliette » ou « Marc et Sophie » n’auraient pas eu le retentissement planétaire qu’elles ont connu ? « Quelle lumière jaillit par cette fenêtre? Voilà l'Orient, et Françoise est le soleil! » - « Ô Francis! Francis! Pourquoi es-tu Francis? » - « Françoise, tout émue, tenant Francis par le bras, s’approcha de l’habitant et le pria, pour l’amour de Dieu, de pardonner à son esclave, qui était à quelques pas de là derrière eux. » - Françoise ! Viens t’occuper du chien des Labenne s’il te plaît ! J’arrive Francis ». Bon, évidemment, la démonstration n’est pas particulièrement probante, mais on peut tout de même constater que Marc et Sophie survivent mieux à l’exercice que les deux précédents textes. On en conclura ce que l’on voudra.
Un lieu. Là encore, il y a deux types d’écrivain : celui qui parle de lieux dans lesquels il ne s’est jamais rendu, son imagination et sa bibliographie faisant la différence, et celui qui au contraire veut à tout prix être aussi méticuleux que possible en ne parlant que de ce qu’il connait. Il est temps de prendre des risques, je ferai donc partie de la seconde catégorie, en tâchant néanmoins de laisser la part belle à l’imagination. Je vous rappelle le leitmotiv de cet œuvre, teinté d’esprit corporatiste : vendre et faire vendre.
Pour l’instant, j’ai le sentiment que nous avons bien déblayé le terrain, et avec une analyse aussi pointue de la situation je ne vois pas comment vous pourriez échapper au best-seller que selon toute logique vous tenez entre vos mains, sur vos genoux, sur les fesses de votre conjoint ou dans toute autre position que vous pourriez trouver agréable.
Et aïe donc.