Retour aux affaires (1/2)

Publié le par Vassili

Après un long silence, dont je vous prie de m'excuser, lié à mouuuuuuuultes activités, aujourd'hui, pour la peine, vous aurez deux mises à jour. Chuis comme ça moi!

La première est très particulière: comme je m'en suis déjà ouvert dans ces colonnes, je suis épris de JdR et de Grandeurs Natures. Pour ceux pour lesquels la différence serait nébuleuse, le Grandeur Nature consiste à incarner, physiquement, son personnage. Pas de fantasme malsain: on ne se frappe pas pour de bon, on ne se massacre pas gaiement et on ne deterre pas de cadavre (ouiiiiiiiiiii, Paris Match vous ment m'sieurs dames!).

Ce genre d'événements réunit en général autour de 100 personnes, dans un univers donné avec une thématique donnée.

Il y a de cela 4 ans maintenant, j'ai eu le privilege d'organiser un de ces grandeurs natures. Vous imaginez bien que pour incarner un personnage pendant 48h, il vaut mieux avoir une biographie cohérente et complète.

C'est pourquoi m'est venue la tentation de vous soumettre la lecture d'un rôle rédigé à l'époque. Quelques précisions toutefois: certains passages sont assez "violents", mais étant donné la thématique du jeu, ca ne devrait pas vous surprendre. D'autre part, l'objectif que je vise, humblement, est de prouver qu'au delà d'une logistique énorme et délicate, comme vous pouvez le supposer quand il y a 100 personnes à divertir pendant 2 jours, il y a aussi, et surtout, un travail créatif réel. Et j'espere que cette lecture vous permettra de vous en rendre compte, et de juger ce loisir avec moins de sévérité. Si d'ailleurs vous souhaitez que d'autres soient postés, n'hésitez pas en faire la demande.

PS: une précision: prévoyez un peu de temps, c'est relativement long...


Duncan MAC DERMOTT

 

Nom :

Duncan Alphonse William Mac Dermott

Né de :

Henry Mac Dermott et Abigail Mac Dermott, sa cousine.

Né à :

Torquay (Devon, Royaume-Uni)

Né le :

26 avril 1871

Arrivée dans l'asile :

15 avril 1929

Lieu actuel de résidence :

Les Bleuets

Profession :

Rentier, patron de presse, globe-trotter.

Diplômes :

Docteur en lettres classiques

Croyances religieuses :

Catholique

Croyances politiques :

Aucune réellement, mais a des sympathies pour les communisme.

Possessions :

Diverses propriétés à travers le monde, le château familial, un portefeuille d’actions confortable, une fortune en banque (environ 5 millions de dollars), et 1.000 dollars en poche.

Désordres mentaux :

Propension au cannibalisme, tendance spontanée à des rêveries interminables

Passions :

La littérature, la découverte en général, les échanges intellectuels de qualité

Apparence:

Toujours impeccable, tiré à 4 épingles, en général un costume de créateur européen.

Caractère :

Doux et placide, ne levant jamais la voix, ce qu’il voit comme un signe de faiblesse. Adore se battre pour ses idées.

Maxime :

« Sic transit gloria mundi » (ainsi voyage la gloire du monde)

Tic :

Se lécher les doigts.

Réaction face au surnaturel :

Va rester statique, mû par sa soif de connaissances, et va tâcher de comprendre.

 

 

                                               Duncan Mac Dermott est un romantique, au sens littéraire du terme. Fantasque, un peu bohême, il raconte à l’envi ses voyages au bout du monde, peut disserter des heures durant sur la notion de littérature ou donner son avis sur le sens du monde et des rapports humains.

                                               Mais les rapports humains prennent parfois un sens curieux avec lui : il a mangé l’une de ses anciennes maîtresses. Pas de psychose criminelle en cela. Juste une exacerbation des sentiments qu’il n’a su exprimer que comme cela.

 

 

Too much blood : « Le plus pur moyen de témoigner de l’amour à son prochain est bien de le manger » (Ribemont- Dessaigne)

 

Ou l’extrait d’une conversation entendue sur les bords de la Tamise, à Londres.

 

- Tu te souviens de Mac Dermott ?

- Et comment ! C’est le milliardaire écossais qui a bouffé une hollandaise à Paris.

- Il l’a tuée d’abord. Il l’a mangé ensuite. D’habitude les hommes font le contraire ; c’est même ce qui fait jouir les femmes.

- Tu n’y vas pas un peu fort ?

- Je simplifie. Il faut toujours simplifier.

- Mac Dermott n’était pas nécrophile aussi ?

- Quel homme ne l’est pas ?

- Fais gaffe ! Les provocateurs qui pensent avoir réponse à tout avec un bon mot, plus personne ne les prend au sérieux…

- Mais rien ne me ferait plus mal que de l’être.

- Admettons.

- Ce qui me fascine dans la rencontre improbable de Renée, la petite bourgeoise lettrée hollandaise, et de Mac Dermott, c’est qu’elle relève plus de la littérature que de la gastronomie.

- Explique.

- Lui, c’est un spécialiste de Shakespeare – le livre de chair, ça doit bien te rappeler quelque chose…

- Le marchand de Venise ?

- Renée, elle, prépare un écrit sur André Breton. Oui, une sacrée avant-gardiste en 1924. Elle est passionnée par les surréalistes. Et voici qu’elle tombe sur un adepte de l’amour fou.

- Tu n’imagines pas le nombre de fille qui m’ont dit : « mange-moi ! ».

- Ca va de soi : l’amour est une forme de cannibalisme symbolique.

- Et Mac Dermott pense qu’en la mangeant pour de vrai, il connaîtra une forme d’apothéose érotique ?

- Exactement.

- Elle ne se doutait de rien ?

- La paranoïa féminine est trop hypertrophiée pour les protéger de quoi que ce soit…

- Mais il y avait ce poème qu’il lui a demandé de lui lire.

- Oui, avant de l’abattre, il a voulu l’entendre lire Morgue, de Gottfried Benn (1912). Tu connais ?

- Non.

- Alors écoute : « La bouche d’une fille qui avait longtemps reposé dans les roseaux

«  Etait si rongée.

«  Quand on ouvrit la poitrine l’oesophage était si troué.

«  Enfin dans une tonnelle sous le diaphragme

«  On trouva un nid de jeunes rats.

«  L’un des petits frères était mort.

«  Les autres vivaient du rein et du foie.

«  Ils buvaient le sang froid.

«  Ils avaient vécu ici une belle jeunesse.

«  Ils eurent aussi une mort rapide et belle :

«  On les jeta tous dans l’eau.

«  Ah, comme piaillaient les petits museaux ! »

- Et après ?

- Rien.

- Comment rien ?

- Il a tiré, il a découpé le cadavre. Il a eu le goût de sa vie d’érudite dans sa bouche… un goût de bovidé.

- Il a été déçu ?

- Tellement qu’après quatre jours, il est descendu au bistrot manger une salade niçoise.

- Quelle misère !

- Imagine ce gaillard écossais – il était immense parait-il - se baladant au bord de la Seine plus seul que jamais. Il a emporté la trousse de maquillage de Renée. Il la jette à l’eau.

- Il veut exorciser son délire ?

- Pas du tout. Il dira aux psychiatres qui l’ont interrogé que c’était très beau, très poétique. Il avait l’impression que l’esprit de Renée flottait sur la Seine…

- Et après ?

- Avec deux valises, il se rend au bois de Boulogne. Il veut effacer toute trace de son crime.

- C’est le moment où il se fait arrêter.

- Bien sûr. On n’efface jamais rien. Les français étaient très embarrassés par ce drôle de bonhomme qui n’entrait pas dans leurs catégories mentales. Alors, ils l’ont déclaré irresponsable et l’ont renvoyé à son domicile, aux Etats-Unis.

- Où on l’a jugé normal ?

- Pas vraiment. Eux non plus n’ont pas vraiment su quoi en faire. Alors on l’a envoyé dans une maison de repos.

- Il était un monstre en Europe, il devient un paisible citoyen aux Etats-Unis.

- C’est à peu près ça. En France, psychiatres et psychologues cherchaient à le comprendre. Leurs confrères américains pensaient qu’il n’y a rien à comprendre. Tout juste à admirer la beauté du geste.

- Curieux confrères ! Mais après tout, peut-être n’ont-ils pas tort.

- Une pure affaire de littérature, te dis-je.

 

X         X         X

 

                                               Le ciel était beau ce jour-là. On pouvait y faire l’irisation si caractéristique de cette partie du massachusetts. Parfois, le ciel semblait littéralement s’embraser. Les nuits aussi pouvaient être belles. Les mots d’Alfred de Vigny, « Et les nuages couraient sur la lune enflammée / comme sur l’horizon on voit fuir la fumée », te revenaient souvent en tête quand tu t’asseyais à la fenêtre de ta chambre, un cigare à la bouche et un brandy profond comme un opéra de Verdi à la main. Hélas, Les Bleuets n’avaient pas pu mettre à ta disposition un gramophone digne de ce nom pour écouter cet opus là, ou un autre pourquoi pas. Tu repensais souvent, avec une certaine tendresse, aux concertos pour pianos de Chopin, surtout le N°1, que ta mère te faisait écouter dans le château familial, Loch Braban. Et tout à coup, ces pierres froides prenaient vie, grâce à ce modeste cylindre de cire qui faisait onduler dans l’air tout le génie du franco-polonais.  Et la lugubre demeure devenait pour toi une gigantesque fête, toute emplie de lumières et de rires. Tu revois encore le sourire de ta mère qui regardait par-dessus ton épaule alors que tu dévorais, encore et encore, les œuvres de Sir William de Stratford-upon-Avon… Shakespeare…

 

                                               Peut-être, voire sans doute, par snobisme, tu réprouvais avec un mépris appuyé tout ce que tu considérais comme des lectures faciles, ces ouvrages où le poids de l’encre écrasait sans peine le poids des mots. Tu exécrais véritablement toute la littérature destinée au petit peuple. En cela, cependant, tes idées étaient plus défendables : quitte à savoir lire, il valait mieux se voir proposer des ouvrages de qualités que d’obscurs brûlots. Et par-dessus tout, tu haïssais viscéralement l’apparition récente des illustrés, dont tu t’étais méfié immédiatement. Selon toi, cet « art », mineur, aurait dû s’en tenir aux cases satiriques de Rodolphe Töpffer. Mais tu rejoignais Goethe en ce que selon toi il ne s’agissait que d’une occupation frivole pour un créateur.

 

                                               Même en matière de littérature, tes goûts n’étaient pas ceux de tes condisciples. Quand tous tes camarades de la faculté de lettres ne juraient que par les classiques, Roméo et Juliette, Macbeth ou Richard III, toi tu préférais déjà Jules César. La solitude d’un homme au sommet du pouvoir te faisait immanquablement penser à ton père, le cousin de ta mère. Dans ta famille, on voulait préserver la pureté du sang, un sang écossais fertile et puissant.

 

                                               L’Ecosse… Comme elle te manquait. Les lochs, les châteaux perdus sur une île, la tradition, et la mélopée langoureuse ou lugubre de la cornemuse. La lumière y était tellement plus exquise qu’ici, plus raffinée, plus infinie. Déjà, lors de tes études, à Stratford-upon-Avon évidemment, tu regrettais ton pays, entouré de tous ces anglais qui ne comprendraient jamais la puissance et la gloire qui nimberaient toujours les fiers descendants des clans immémoriaux.

 

                                               Finalement, peut-être était-ce la meilleure chose qui te soit arrivée, cette nostalgie constante de quelque chose. C’est ce qui t’a donné l’envie d’explorer le monde. La fortune familiale t’avait été dévolue par la mort de tes parents, morts sans un bruit, dans une nuit tiède d’été mourant, comme un signe. Plus rien ne te retenait en Ecosse, tu pensais que ton devoir était de parcourir le monde, de voir s’il pourrait briller un jour autant à tes yeux que ta terre natale, si les paysages éternels de l’Afrique ou la solennité impérieuse de l’Asie, par exemple, pourrait un jour détourner ton regard et tes pensées des vastes plaines qui paraissaient si mornes aux étrangers.

 

                                               Alors tu as laissé ta demeure à tes domestiques, emmenant avec toi la plupart de tes effets et quelques serviteurs. Tu posais un premier pied en Europe le 17 septembre 1901, en ta 31ème année. Ayant appris le français, et féru que tu étais de ses grands auteurs classiques, Baudelaire en tête, tu décidais de t’établir dans une propriété familiale du cœur de Paris. La maison était encombrée de poussière qui ravivait le souvenir de ton père. Tu savais qu’il aimait à y séjourner. Tu y es resté 4 ans. Tu parcourais, sans relâche, tout l’hexagone. Nantes, pour Verne, Bordeaux, pour Montesquieu et Montaigne, les étapes avaient été si nombreuses… Et à chaque fois le même émerveillement devant les architectures classiques, les temples du culte catholique, et cette fierté curieuse que développaient les autochtones, qui ressemblait un peu à celle de tes compatriotes. Pris de passion, et aguerri à de nouvelles lettres, c’est à Paris que tu basais la rédaction d’un bimestriel, le Mac Dermott Magazine, qui serait le relais de tes aventures, de tes humeurs, de tes goûts littéraires parmi les quelques personnes qui te feraient l’amitié de te lire.

 

                                               La France écumée, ce fut l’Italie, en 1905. Machiavel, Dante, Lampedusa, Saint François d’Assise, mille fois tu exultais lors de ton séjour. Tu avais acquis une petite villa sur les hauteurs de Florence, le carrefour de tous les génies italiens, et le spectacle de la Toscane te faisait toucher du bout de tes doigts l’étendue de leur génie. Tu es resté 2 ans, sans jamais bouger, perdu dans tes contemplations… Les 2 années suivantes, tu découvrais le pays, et ce furent parmi tes émois architecturaux les plus forts.

 

                                               1909, la Tchécoslovaquie. Le pays de Jan Hus, d’Erben et de Macha. Prague fut pour toi une révélation, comme une évidence. Le délire de la création, la puissance de la pierre, et dans le même temps le génie des lettres dans un pays que tu sentais prêt à se lever pour exprimer sa puissance intellectuelle.

 

                                               Et tout naturellement, l’Allemagne, en 1911. C’est là que tu fis une rencontre fondamentale dans ta vie, Gottfried Benn. Un ancien médecin allemand, ci-devant précurseur du surréalisme et mentor des dadas. Sans être réceptif à l’extrême à ses théories, par sa stature intellectuelle cet homme a su donner à ta lecture de l’écrit une nouvelle dimension. Lier le texte à l’action, c’était une donnée qui t’avait échappé jusqu’alors. Et lui, ouvrait les portes de la littérature comme de rien, soufflant sur chaque page le vent nouveau et salvateur de sa Vision. C’était la première fois que tu assistais à l’œuvre d’un créateur, puisqu’il acceptait que tu assistes à ses séances de travail. Tu tâchais chaque fois de prendre la mesure de son génie, sans succès hélas. Tu es reparti bouleversé d’Allemagne, en 1913, peu avant la guerre.

 

                                               L’Europe t’avait trop donné. Tu ne voulais pas la voir exsangue. Tu la laissais donc en suspens, et embrassait le territoire africain le 17 juillet 1913. Tu ne fus pas séduit par les temples et les palais. Si, comme de bien entendu, tu restais bouche bée devant les pyramides du plateau de Gizeh, Louxor ou Carnac ne te parlaient guère. Tu t’enfouis donc davantage dans les terres, et retrouvais enfin le goût de la découverte au cœur même du Congo belge.

 

                                               Tu rencontrais là-bas une tribu sauvage, descendants des premières tribus locales qui avaient habité ces lieux dès la préhistoire. Primaires et abrupts, les approcher ne se fit pas sans heurts. Le premier contact fut même effrayant, puisqu’ils dévoraient sous tes yeux 3 de tes porteurs. Mais les lectures que tu avais eues te sauvèrent, sans doute. Tu décidais donc, vaille que vaille, d’amadouer celui dont les breloques prouvaient un statut influent. Et c’est donc le petit cylindre de cinématographe que tu portais sur toi qui préservait ta vie. Sorcier, ou autre, ils te prenaient sans doute pour un être mystérieux, doué de pouvoirs obscurs.  Tu ne parvenais à communiquer que difficilement, mais leurs enseignements prirent tout leur sens à tes yeux. Et notamment, cette culture, que tu savais commune chez les tribus sauvages, de consommer leurs prochains pour s’approprier sa force et son savoir. Et si les descriptions livresques ne t’avaient jamais paru que fantaisistes, la foi puissant dont ces hommes nimbaient leur tradition te parut lui donner tout le crédit nécessaire. Oh certes le « transfert » de forces te paraissait improbable, mais un échange charnel de cet envergure devait sans doute être la meilleure façon de recevoir l’autre. Comme une extase parfaite et absolue, une communion païenne.

 

                                               Ivre de ces nouvelles connaissances, tu quittais l’Afrique profondément atteint, jusqu’aux tréfonds de ton âme.

 

                                               Tu consentais à une étape en URSS, au mois de novembre 1917, où tu fus invité à rencontrer le frais émoulu Lénine, sous le feu naturellement des photographes. L’homme était affable et cultivé, ses idées généreuses, et c’est sans réserve que tu lui manifestais ton soutien plein et entier dans ses efforts de collectivisation.

 

                                               Mais ta destination était l’Asie, et plus précisément les steppes perdues du nord.

                                               Au sein des sociétés d’explorateurs que tu fréquentais pour préparer tes voyages les plus périlleux, tu avais entendu parler d’un tombeau exceptionnel. Un ancien empereur s’y était enterré, selon la légende, avec son armée. Jamais encore tu n’avais entrepris un voyage de cette envergure, mais la soif de découverte se fit plus forte que tout. Tu passais quelques temps à Pékin, au printemps 1918, pour préparer ton expédition, laquelle nécessiterait plusieurs guides et de nombreux porteurs.

 

                                               Ce fut sans doute la seule et unique fois que tu entrepris un véritable voyage d’exploration. Tu errais, deux années durant, mais les informations étaient rares et bien gardées. Tu avais beau te mêler aux peuples d’Asie, parcourir le continent sous toutes ses latitudes, jusqu’à ses confins les plus septentrionaux, nul n’en parlait ou ne voulait en parler, et les ressources de ton savoir ou de ton portefeuille n’y faisaient rien. Néanmoins, ce ne fut pas un fiasco. Tu découvris là encore des traditions étranges : le culte des morts, que l’on conservait parfois, au moins sous la forme de reliques figées dans le sel, la peur des démons terrifiants qui avaient provoqué le déluge des catholiques, le sens de l’honneur, et leurs arts physiques qui unissaient la puissance du corps et de l’esprit. N’étant pas un sportif alerte, tu ne te mêlais jamais à ces démonstrations, te contentant d’un rôle de spectateur, mais prenait un vif intérêt à ces spectacles prodigieux.

 

                                               Toujours est-il que c’est bredouille que tu retrouvais la civilisation, et plus précisément les Etats-Unis, plus par nécessité qu’autre chose, le 11 janvier 1921. La fortune familiale s’était un peu aménuisé, il te fallait la revigorer. Ce qui fut chose faite sans tarder. Tu t’adressais à un entrepreneur exceptionnel, Abraham Neill, auquel tu accordais une partie de ta fortune pour acquérir 5% de sa société. Puis ta batterie d’analystes financiers eurent tôt fait de diversifier tes placements, et tout reprit son cours normal rapidement.

 

                                               Ton « intégration » au sein des Etats-Unis fut aisée, de par ton statut naissant, mais tu te faisais parfois remarquer par ton écossaise propension à rouler les « r » lorsque tu t’exprimais en anglais.

 

                                               Les médias te suivaient partout, aveuglés qu’ils étaient par l’étendue de ta puissance pécuniaire. Le Mac Dermott Magazine, qui fonctionnait fort bien dans certains cercles privés, n’était sans doute pas étranger à cette notoriété soudaine…

 

                                                Mais tout cela était si vain… Tu sentais la nostalgie de ton enfance chevillée à ton corps.

 

                                               Tu quitterais les Etats-Unis dès que tout serait réglé. Tu ne manquais pas une occasion de traverser ce vaste pays-continent, et fut même presque séduit par le Grand Canyon, Monument Valley ou les trois lacs, mais jamais tu n’y trouvais ton compte. Tennessee Williams, Faulkner, Stevenson, Cooper, tous ces auteurs étaient brillants mais trop jeunes, trop contemporains.

 

                                               Et les nouvelles étaient déprimantes… Abraham Neill était mort le 30 janvier 1923 dans des circonstances tragiques relayées par les journaux. Ainsi le New York Times écrivait :

 

                                               « L’entrepreneur Abraham Neill, fondateur et dirigeant de la Neill Inc, est mort cette nuit à Détroit. Alors qu’il rentrait à son domicile, en périphérie de la ville, l’homme a été attaqué par des chiens sauvages qui avaient réussi à entrer malgré les murailles qui cernent la maison, et lui ont infligé de nombreuses blessures mortelles. Son fils, Samuel, qui rentrait avec lui ce soir-là, a été retrouvé dans la maison, prostré. Le majordome est actuellement en détention pour négligence ayant entraîné la mort d’autrui. Samuel Neill est toujours en attente de son audition, qui devrait intervenir dès son rétablissement. »

 

                                               Par la suite, son fils Samuel avait quitté l’entreprise pour une maison de repos, selon la presse. Leur successeur avait essayé par tous les moyens de racheter tes parts, mais tes analystes t’en avaient dissuadé.

 

                                               Tu trompais ton ennui comme tu le pouvais. Speakeasy, salons de gentlemen, tout était bon. Les speakeasy, toutefois, n’étaient pas sans intérêt. Tes conseillers t’avaient soufflé qu’un homme qui représentait ton poids économique ne pouvait rester sans protection. Et tu avais, à cet effet, recruté la « videuse » de l’un de ces lieux, une dénommée Epzibah van der Slut, le 13 février 1928. Tu la payais grassement, mais elle était d’une efficacité et d’une discrétion sans faille. Petite, agile, vigoureuse, elle aurait, selon ta malice, fait un homme tout à fait convenable.

 

                                               C’est dans un salon de thé que tu avais rencontré Anthony Condom, un jeune écrivain, poète talentueux de son état, en 1926. A la sortie de la mairie, où tu avais accepté la proposition de Malcolm Nichols, le maire, de financer pour partie la construction d’une bibliothèque.

 

                                               Condom était un homme exquis et raffiné, doué d’une clarté de pensée étonnante. Il arrivait à intellectualiser toute chose en quelques mots, ce que tu peinais si souvent à faire. Et quand il en venait à parler de sa mère, qu’il aimait passionnément, il réveillait en toi l’écho de ta propre mère et de ses bras blancs. Emu par ses écrits, tu lui avais signé un chèque confortable de 1.000 dollars, car tu étais convaincu que le besoin pouvait être propice au romancier, mais guère au poète. L’homme envisageait de rédiger une monographie des USA en 12 tomes, une somme pour laquelle il lui fallait assurément ton soutien.

 

                                               Vos rencontres épisodiques étaient en tout cas des moments que tu prisais profondément, et la confrontation de vos deux esprits, dans une confrontation que n’aurait pas reniée Denis Diderot, mettait ton intelligence en ébullition. Tu es ressortais épuisé et ravi.

 

                                               La marée de tes jours était parfois altérée par la vague d’un voyage. Ainsi tu te rendis, en un voyage marathon au mois de mars 1928, en Allemagne, tout d’abord, pour rencontrer le chancelier Hindenburg, que tu assurais de ton soutien plein et entier dans sa tentative de reconstruction de son pays. Le pays se relevait avec peine du précédent massacre mondial, et tu avais été sensible au spectacle de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants affairés quotidiennement à rendre à ce pays sa place dans le monde. Cela te rappelait parfois un peu les vexations du peuple écossais.

 

                                               En Union Soviétique, tu rencontrais le successeur de ton ami Lénine, Joseph Staline. L’homme te rappelait un peu Mussolini. Même air déterminé, même puissance de conviction. Et tu adhérais sans réserve à son discours, plus collectiviste encore que celui de Lénine, mais qui te paraissait la garantie du bonheur du peuple.

 

                                               Puis ce fut l’Italie, où Benito Mussolini t’avait convié, et où devant un parterre de journalistes du monde entier, tu vins clamer ton attachement à l’Italie, terre des hommes et des dieux, et qui pouvait s’enorgueillir d’avoir à sa tête un chef d’Etat aussi charismatique et avisé. Et tu le pensais. Benito Mussolini portait en son regard la marque d’un grand homme, son front large et déterminé était le reflet de son intelligence vive, et tu sentais que ce pays ne tarderait pas à sortir des cendres pour donner encore de nouveaux génies au monde.

 

                                               A ton retour, ton chagrin te rattrapa. A Boston, on t’avait dérobé dans ton sommeil un exemplaire original de Cerveaux de ton ami Benn. Le malfrat avait laissé pour seule signature une rose blanche. Tu étais entré dans une colère noire mêlée d’un chagrin profond, et tu prenais régulièrement à sangloter en repensant à cet incident. Tu t’étais même surpris, parfois, à marcher le long du trottoir dans la rue, comme on voit parfois les petits enfants le faire. Tu t’étais bien vite corrigé de cette manière grotesque.

A suivre...

 

               

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Publié dans Mon univers

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