Alors que j'arpentais aujourd'hui les rues de notre fière capitale girondine, mes pas me menèrent vers un multiplexe du centre-ville. Oui, l'un de ces cinémas qui soit-disant feront la peau des petits cinémas, alors que si c'est pour voir King Kong sur un écran d'un metre cinquante, on pourra bientot le faire chez soi. Bref.
Je laissais errer mon regard sur les affiches, à la recherche du motif d'une prochaine chronique acide et/ou pertinente comme il en existe sur ce blog (parfaitement, mes critiques sont pertinentes, et si vous n'êtes pas d'accord avec moi, et bien vous avez tort). Ce que faisant, je constatais les même détails navrants: des affiches sans aucune créativité, montrant en général un fils/neveu/petit-neveu riant aux éclats avec un père/tonton/papy au sourire énigmatique qui annonce sa mort prochaine. Le tout surplombé par un titre évocateur, enfin plus exactement qui évoque une balle de .22 ou une dose de somnifères propre à expédier une bimbo au fond de sa piscine, du style "rencontre et décadence" ou "quand elle est parti".
Si vous voulez reconnaitre un film français, c'est simple: Charles Berling joue dedans. Je me demande d'ailleurs pourquoi je m'astreins à apposer des majuscules au nom de ce plouc hydrocéphale qui massacre de mauvais rôles avec le cynisme blasé du gars qui dilapide sa maigre paie au PMU.
charles berling, donc, joue dedans: que ce soit le fils névrosé, le père sur le déclin, la maîtresse espiègle ou la plante verte, il interpretera tous les rôles avec une égale médiocrité subexistante.
Le tout, bien sûr, admirablement servi par des dialogues de haute volée, et des scénarios brillants...
Attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit: il y a parfois de bonnes surprises parmi les films français, à peu près autant que de propos pertinents chez Segolene Royal, c'est dire si la proportion est faible. Mais ces rares surprises sont noyés dans la masse clapotante et débectable des films médiocres. La France balbutie depuis longtemps ce qui faisait l'essence de son cinéma: les dialogues y sont navrants, à des années-lumière de que pouvaient écrire Audiard ou Prevert; les scénarios sont dignes d'un mauvais roman au sens ferroviaire du terme, et on imagine sans peine le réalisateur possédé par son Prozac en train de hurler à son "acteur"
- Il faut que le public puisse voir sur ton visage angoissé le desespoir du message que tu veux lui faire passer!
- GNIIIIIIIIIIII messaaaaaage!
On pourrait dire que le cinéma scandinave, comme le Dogme, par exemple, releve du même genre de fantaisie intellectuelle. Ce n'est pas faux... mais ce n'est pas vrai non plus car dans le Dogme, il y a une vraie volonté d'approcher le cinéma différement, avec des moyens particuliers.
Et pendant ce temps, au-delà des Pyrénées, au lieu de gâcher de la pellicule à se bran... se masturber sur le pourquoi et le comment des sentiments, avec des personnages regardant le plafond en s'interrogeant sur le sens de la loyauté comme sur l'heure du prochain repas de Zaorx, le chat (oui, même les animaux de compagnie ont des noms stupides), et bien nos voisins ibères (qui chaque été deviennent plus rudes, d'accord je sors), eux, au lieu de se toucher le pissou, preferent montrer les sentiments, à charge pour nous de voir, avec notre vécu et notre regard, ce que nous voulons voir dans ce qu'ils nous montrent. L'Orphelinat, le Labyrinthe de Pan, Abandonnée, autant de films dits de genre qui s'interrogent sur les sentiments sans être dogmatiques, et sans se regarder le nombril comme "l'heure d'été" ou consorts. C'est pas demain, bon sang, qu'un film de genre fera un triomphe en salles en France, et encore moins qu'il sera nominé aux Césars, comme l'Orphelinat a pu l'être 14 fois aux Goyas. Oui, 14 fois. Quand Guillermo del Toro explique "je me fous de la logique d'un film, ce que je veux, c'est qu'il soit cohérent, qu'il ait une logique interne", il a tout bon. Un film n'est pas une tranche de vie. Par essence, il est une oeuvre de fiction. Il doit donc trouver son propre univers, sa propre narration, sa propre vie, exister par lui-même. A trop vouloir se calquer sur la réalité, le cinéma français en perd sa dimension démonstratrice, et pire, s'éloigne de son sujet. On n'a pas besoin de voir la vie au cinéma. On la connait. Ce qui est intéressant, ce n'est pas la situation, ce sont les comportements, mais en ce qu'ils ont d'humain, pas après être passé à travers la moulinette d'un névropathe amputé du lobe droit qui du coup les rend inertes et aucunement crédibles.
Alors, j'adresse un énorme bras d'honneur à ces espèces d'ouligarsk du cinéma français, qui oblige un Xavier Gens à s'exporter malgrè un talent visuel indiscutable, ou qui brident toute tentative de film underground. Non seulement ils ne pourraient se permettre ces autodafés intellectuels que si leur cinéma d'auteur ou classique était brillant, ce qu'il est loin d'être, mais leur acharnement fait que le cinoche français, autrefois premier d'europe, s'enfonce petit à petit. La faute à une créativité en berne? Que nenni, la faute à une créativité bridée.
Alors, peut-être que je suis un geek, et peut-être aussi qu'en m'emportant comme ça je fonctionne de la même manière que ces culs-terreux oligarchiques qui règnent sans partage sur le ciné français.
Mais, d'une part, j'ai la faiblesse de penser que ce combat est celui que devrait entreprendre tout vrai cinéphile, et d'autre part, comme le disait Bernard Werber, dont pourtant je suis loin d'être fan, dans l'excellent documentaire "suck my geek": "j'espere bien que les geeks gagneront à la fin, parce que ce sont les seuls qui ne se résignent pas à voir les choses en gris. S'ils perdent, ce sera mauvais signe pour notre société." Sur ce, je retourne voir Abandonnée!
Car comme le disait le Père da Vasconcelo en sortant du couvent de jeunes filles de Ste Fémoi-les-Burnettes: si c'est défendu, c'est que c'est bon.
