Mais en attendant, je vous propose une vidéo estivale et légère, à savoir Inglorious Bastards à la sauce... Mario.
Let'seuh go!
Paris restait l’une de tes étapes préférées. Tu t’y arrêtais toujours avec délice.
C’est dans un café de Montmartre que tu rencontrais Renée de Jong.
Tu étais assis à déguster un verre de vin bordelais, lorsqu’elle vint s‘asseoir à ta table, avec l’insolence de ses 20 ans. D’ordinaire, tu éconduisais les importuns, mais ce soir-là tu n’en es pas l’envie. Elle avisait le livre que tu lisais quand elle lança :
« Gottfried Benn ? Vous êtes amateur de surréalisme ?
- J’ai bien peur que non. Duncan Mac Dermott, à qui ai-je l’honneur ?
- de Jong. Renée de Jong. Pardonnez mon indélicatesse monsieur, mais j’avoue avoir été stupéfaite de voir ce livre sur votre table.
- La chair ? Tiens donc, vous l’auriez lu ?
Cette question, à la réponse prévisible, te laissait au moins un peu de temps pour reprendre tes esprits. Nerveusement, tu te mis à déplacer, fiévreusement, chaque objet de la table d’un demi centimètre. Tu avais pris cette habitude pour camoufler ton embarras, et surtout tromper la moiteur de tes mains lorsque tu te sentais déstabilisé.
Oui bien sûr. Vous disiez, je crois, ne pas être amateur de surréalisme ?
Pas exactement. Disons que sans adhérer à ce mouvement, j’ai trouvé séduisant son aspect iconoclaste.
Et quelle est donc votre prédilection ?
Oh je crains fort de n’être guère moderne, mademoiselle. J’ai force goût pour les auteurs de ce pays, ainsi naturellement que Shakespeare.
N’êtes-vous pas écossais ?
Encore ce roulement de « r » qui t’avait trahi.
Si fait mademoiselle. Mais à ma connaissance jamais William Wallace n’a écrit quoi que ce soit…
Certes certes je vous le concède.
Et elle SOURIT. D’un sourire candide, presque enfantin. Tu te pris à lui rendre son sourire.
J’imagine que vous, en revanche, êtes férue de ces lettres.
Absolument, je me passionne pour André Breton, le connaissez-vous ?
Quelle insolence !
Naturellement !
Pardonnez-moi je ne cherchais nulle offense ni malice…
Et la conversation se poursuivit ainsi une partie de la nuit.
A défaut d’être belle, elle était débordante de vie et de culture. Le commerce des femmes n’était usuellement pas ton domaine de prédilection, mais avec elle le temps semblait suspendre son vol. Mais combien de temps le temps se suspendait-il ? Et vous partiez dès lors dans un débat sans fin, finissant sur les bords de Seine, flânant sans but mais avec quel feu dans vos esprits !
Bien vite, vous vous installiez ensemble. Son esprit libre et rebelle te fascinait sans relâche. Tu aimais l’entendre parler, elle te rappelait Benn. Elle aussi était folle des soubresauts du surréalisme, d’André Breton, et tu lui opposais ton romantisme forcené que tes lectures et relectures d’Atala n’apaisaient pas.
Les sentiments que tu éprouvais pour elle n’étaient pas contestables. Leurs concrétisations, beaucoup moins. Tu n’avais jamais atteint l’extase que tu avais tant lue… Peut-être était-ce le lot des Romantiques, éternels insatisfaits, premiers dandys qui demandaient tant à la vie et ne savaient qu’être déçus par sa platitude.
Et les rites africains te hantaient. Mille fois tu y repensais. Mille fois tu t’étais imaginé concrétiser ta passion par un geste absolu.
Le 14 avril 1929, alors qu’elle rentrait à votre domicile. Tu lui as demandé, comme souvent, de te donner lecture. Tu avais tout lu de Benn, la Taverne, Cerveaux (1916), Chair (1917), mais jamais depuis l’Afrique il n’avait eu un tel sens. Le médecin anatomiste te revenait dans toute sa force. Alors tu lui as fait lire Morgue, ton préféré. Puis tu l’as tuée.
Jamais le couteau de ta cuisine n’avait servi à découper telle viande. Tu repenses encore aujourd’hui à la chair qui s’ouvre dans un jet de sang, aux os qu’il fallait contourner pour tailler de larges filets de son corps, en suivant les segments que tu y avais tracé, à ses yeux que tu avais avalés, et surtout à son adorable langue, apte à tant de délice, que tu avais consommée crue. Tu mâchais chaque bouchée avec délectation, suçant les membres avec force, goûtant chaque bouchée de ta langue, de tes lèvres. Les doigts aussi furent l’objet d’une attention particulière : ils pouvaient être le logement d’un résidu de son génie. Tu les mangeais donc avec un respect infini, individuellement, associant à chacun un souvenir commun. Tu consommais même son utérus, que tu arrachais à son espace avec une certaine sauvagerie, mais dut rapidement renoncer à ton festin tant le goût en était fétide. Et l’enfant qu’elle portait depuis peu ne fut pas digne de ton palais. Une intelligence aussi primitive ne pouvait assouvir ta faim, et pouvait ternir votre jouissance, celle de Renée et la tienne.
A la vérité, cela avait un goût de viande rouge et de métal, mais l’acte te procura une jouissance indicible, bien au-delà du plaisir intellectuel, quasi mystique, qu’effleurer de ton doigt l’angle corné de la page d’un livre avait pu t’apporter jusqu’alors. Tu avais toujours considéré avec un relatif mépris le plaisir de la chair. Mais cela était bien par delà les mots, bien par delà la connaissance et la pensée. Cela mêlait intimement ta chair, la sienne, et vos âmes.
Jamais tu ne fus épris de Renée comme cette nuit-là.
Le festin orgiaque dura quelques jours. Avant que tu ne te décides à sortir. L’air de Paris jouissait d’un nouvel arôme, celui de ton acte, de ta plénitude, de votre passion. Tu tenais entre tes mains quelques effets de Renée, son travail magnifique sur Breton, et sa trousse de maquillage, qui savait rendre chaque relief de son visage unique. Et notamment son nez, le premier des mets que tu avais consommé.
Du pont-neuf, tu jetais tout cela. Et l’air de Paris, l’eau tourbillonnante de la Seine emportèrent à tout jamais le corps physique de Renée, puisque son âme continuerait à vivre en ta jouissance parfaite.
C’est muni d’une pelle et de sacs contenant les restes passablement décomposés de Renée que tu fus interpellé par la maréchaussée, au Bois de Boulogne. Sans doute n’avais-tu pas su faire montre de la discrétion nécessaire, perdu dans tes pensées comme tu l’étais. Sans délai, ils t’ont conduit auprès de leurs experts. Ils t’ont posé beaucoup de questions, et si tu as bien voulu détailler un peu ces croyances qui étaient les tiennes, leur faire partager un peu la magnificence de ta vision des êtres, de l’importance de la fusion, jamais tu n’as voulu t’appesantir sur votre union, et sur sa concrétisation suprême. Trop rares sont ceux qui pourraient comprendre.
Finalement, l’ambassadeur des Etats-Unis a réussi à obtenir ton extradition. Il pensait qu’il fallait te mettre au « vert », manifestement, puisqu’il t’a envoyé dans une maison de repos, la même que le fils Neill, d’ailleurs, les Bleuets. Tu n’as jamais vraiment compris pourquoi cet homme avait jugé bon de t’envoyer en son pays. Certes, tu disposais d’un portefeuille d’actions américaines confortable, et tu commençais à y avoir une certaine notoriété. Mais de là à se permettre de soustraire un Ecossais à la terre de ses ancêtres, il y avait un pas curieusement franchi. Passant d’escorte en escorte, tout au long de ton transfert, tu n’avais jamais trouvé un agent assez professionnel pour t’éclairer à ce sujet. Au moins Epzibah s’était-elle rappelé sa conscience aussi professionnelle qu’intéressée, et elle t’avait rejoint sans poser la moindre question.
Et depuis ce fatal 15 avril 1929, tu te morfonds. Tu vis encore dans le souvenir de Renée et de votre union parfaite. Le reste t’est plutôt indifférent.
Le confort est sommaire, mais convenable. De toutes façons, tu n’es pas apte à décider après tout. Tu attends impatiemment ta libération.
L’ordinaire porte bien son nom. Tu te lèves chaque matin au lever du soleil. Un brin de toilette, l’hygiène étant resté, selon toi, le fondement même d’un rapport courtois aux autres, la lecture du journal du jour, le petit-déjeuner, quelques lectures. De temps à autre, tu rencontres le Docteur Seymour, qui t’a été octroyé comme praticien. Un homme d’un raffinement exquis, dont les manières et la culture t’ont incité à une grande confiance. Certes, il n’est pas encore prêt à recevoir ta confession, si le terme est propre, mais son office te fait l’effet d’un boudoir, et sur son divan tu détailles par le menu tous tes credos, les fluctuations de ta pensée. Certes, l’homme n’est pas un lettré stricto sensu, mais il est ouvert et réactif. Et surtout, jamais il n’a eu l’impudeur d’évoquer avec toi les circonstances pénibles de ton arrestation, non plus in extenso que les faits qui l’ont entraînée. Il a même eu la délicate attention de te proposer de participer à la chorale. Mais par pitié pour les tympans de tes compagnons, tu as préféré décliner l’invitation, avec un large sourire. Et lorsque tu ne rencontres pas le médecin, tu restes dans ta cellule à compulser quelque ouvrage, ou te rend à la salle commune pour bavarder quelques temps. Ou bien tu restes, admiratif, devant le tableau de Bosch qui trône fièrement dans l’une des salles. Tu te demandes bien qui, parmi ces rustres, a pu avoir le goût nécessaire pour acquérir ce tableau. Un ancien employé. Ou une copie. Il faudrait que tu vérifies.
Tes manières de gentleman t’ont assuré tout de suite une place à part. Tenant la porte aux dames, te découvrant systématiquement, parlant doucement pour ne pas importuner tes voisins, détournant ton regard si l’un de tes voisins se met dans l’embarras, tu ne tardes point à fédérer des avis positifs.
De temps en temps, tu donnes des « conférences », racontant à chacun tes voyages, tes découvertes, tes épopées, mais l’auditoire au début si fourni s’est étiolé au fil du temps. Qu’importe, tu trouves toujours une bonne âme à qui tu peux parler du monde, de ce monde que tu connais si bien et si peu… Alors, ton torse bombé comme un tribun, lançant son delenda est Carthago au Sénat médusé, tu récites par le menu tes voyages, bruitant avec force tes périples aériens, fendant l’air de ta canne pour mimer les quelques combats que tu as pu voir dans la savane. Il t’arrive même de demander à un infirmier d’éteindre les lumières, pour que la seule lumière des bougies t’éclaire et donne tout son sens à tes récits. Pour tout dire, ton texte est un peu écrit, et tu le révises régulièrement :
« C’était par une nuit sombre, dans le haut-congo. Mes porteurs avançaient péniblement, coupant avec difficulté les herbes folles qui se dressaient sur notre chemin (tu coupes l’air de ta canne). L’air était plein des senteurs subtiles des bougainvilliers, et bruissait des petits cris, couinement, ou sifflement de tout ce que cette jungle dense pouvait compter de créatures nocturnes. Parfois, c’était l’eau d’une source qui sourdait non loin qui couvrait tous ces bruits, et c’est sans pouvoir compter sur notre ouïe que nous avancions, tout juste baignée de la lumière vacillante de nos torches, et du flot laiteux de la lune. Soudain, le bruit des tam-tams emplit le vide. Nouveau docteur Livingstone, mon cœur battait de joindre bientôt l’ancienne tribu du roi Misri, que Léopold II de Belgique n’avait lui-même pu mettre au pas. A la vérité, c’était déjà trop tard. Les hommes de la tribu nous encerclaient déjà.
Sans résister, nous nous rendions. Nous fûmes alors conduit dans leur village. A l’entrée, nous eûmes pour seuls hôtes quelques crânes blanchis par le soleil et harcelés des terribles mouches locales, et des paniers de mains… (Tu aimais l’air révulsé des spectateurs à cette mention). Je n’étais pas sans savoir que ces hommes avaient déjà mangé de la chair blanche, lors des batailles contre les Belges, et même que quelques blancs avaient souscris à ces méthodes… Je ne tardai guère, hélas, à obtenir confirmation… (Tu marquais toujours un arrêt à cet instant, pour appuyer tes mots et créer une attente, un procédé narratif que tu avais emprunté au père d’Eugénie Grandet de Balzac). 3 de mes hommes furent mangés cette nuit-là, vivants… (Le regard de tes interlocuteurs à cet instant t’enseignait en partie qui te jugeait d’avance et qui s’en abstenait). Ne défaillez pas, mesdames, pour ces hommes ce n’était là qu’une tentative de s’approprier la force de l’ennemi, quelque chose que nous autres occidentaux n’avons pas dans nos cultures.
Je n’y échappai moi-même que de justesse, en offrant à mes hôtes le spectacle d’un petit cylindre à images acquis en Europe. Ces bons sauvages ne connaissaient guère ces techniques, pour ne pas dire point du tout, et me tinrent dès lors en haute estime, comme une espèce de marabout, comme ils appellent leur homme-médecine. Des mois durant, je restais parmi eux pour apprendre et me gorger à la source de leur savoir. (Ta réputation, et les raisons de ta venue aux Bleuets, faisaient qu’à ce stade du récit les regards intéressés le devenaient davantage, ou se muaient en moue de dégoût et de suspicion). Et je puis aujourd’hui l’affirmer, chers amis, nous avons beaucoup à apprendre de ces hommes. Parce qu’ils sont restés aux sources même de la civilisation, parce qu’ils ont encore le respect de leur statut d’homme, sans le remettre à leurs possessions, peut-être, et même sans doute, sont-ils plus près de la plénitude que nous ».
Tu aimais particulièrement narrer cette anecdote. Parce qu’elle représentait beaucoup pour toi, d’une part, et parce que tu aimais ensuite en débattre, cherchant le duel à fleurets mouchetés avec tes acolytes. Si tu laissais rapidement de côté ceux qui venaient en te parlant de l’extrême cruauté de ces sauvages, mimant un ennui soudain, tu devisais en revanche volontiers avec ceux qui désiraient en savoir davantage. Tu tâchais, par quelques arguments choisis, de les ranger à ton analyse, mais ne t’était jamais accordé de parler de Renée à quiconque. Tu éludais toujours le sujet par une pirouette veloutée, ou cherchait rapidement du regard quelque objet dont le placement n’aurait pas été idéal, pour le remettre à sa place, cherchant par là même un petit délai pour changer de sujet.
Au tout début, les habitants de la maison se pressaient à tes côtés pour t’entendre ou te réentendre, te gênant même parfois car si tu mettais du cœur à tes récits, et en concevait une légitime fierté, tu ne t’étais jamais senti l’a^me d’un narrateur public, en tous cas pas devant une grande assemblée.
Et puis tu avais trouvé un concurrent de taille avec Adolph Hubermeinch, un patient lui aussi, qui semblait avoir traversé le globe d’ouest en est, mais qui à ton inverse n’était pas très volubile. Tu te prenais parfois à te punir de tes bavardages, qui avaient lassé ton auditoire, tandis que le mystère dont il se nimbait faisait de ses rares et brefs récits des moments attendus.
De même, tu te laisses aller, à débattre de romantisme avec ceux qui en valent la peine, Quinn Seymour en tête, mais aussi Anthony Condom, qui avait rejoint les bleuets depuis peu. Des nuits entières, tu obtiens contre des espèces sonnantes et trébuchantes le droit de défier le couvre-feu et de recevoir les esprits les plus fins des bleuets qui tiennent salon en ton logis pour débattre de thèmes et d’autres. Les débats sont fort animés. Tu as toujours cru que défendre une idée, une valeur, valait mieux que tant de chose ! Et en cet art tu excellais. Variation de style, de ton, tout était bon pour captiver tes interlocuteurs, mais jamais tu n’élevais la voix. C’était pour toi, en plus d’être d’une inqualifiable grossièreté, un aveu de l’impuissance de ton argumentaire…
Pourtant, jamais tu n’as évoqué le moment-clé. Celui-là est à toi. A toi seul.
Et puis il y eut la société Draconique du grand Psalmogotth. Tu avais entendu parler de cette société à Boston, par on-dit, dans des speakeasy notamment où tu avais pu échouer les soirs de solitude. Vincent Joseph Wooden-Beat, le comptable des bleuets, t’en avait parlé un soir, discrètement, après le souper. Il t’avait convaincu de rejoindre cette aimable société secrète de gentlemen, qui se trouvait en réalité disposer d’une puissance colossale. Le petit comptable était un homme curieux, tout droit échappé d’Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll. Sa montre à la main, en permanence, il te rappelait irrésistiblement le chapelier fou. Mais il suffisait de s’entretenir quelques instants avec lui pour vois que l’homme n’avait rien de comique. Obsédé par le temps au point d’y sacrifier sa vie, il raisonnait à trop long terme pour toi, mais avait toutefois pu te séduire. La société était au moins un moyen de changer un peu le quotidien. C’est ainsi que tu fus introduit par le Grand Maître de la loge qu’était Wooden-Beat.
Tu eus la surprise d’y retrouver Quinn Seymour, qui avait hérité du titre exquis et approprié de chevalier du « corpore sano ».
Il y avait aussi Abraham Spit, un psychiatre pour qui l’essentiel des démences humaines remontaient à la petite enfance, et avaient des traductions sexuelles. Or tu trouvais ce discours d’une grande vulgarité, et n’entretenait donc guère de relation cordiale avec cet homme. Tu répugnais même parfois à lui serrer la main, te demandant avec malice et trivialité où il avait bien pu la ranger au préalable… Et même si Spit remportait de bons succès, tu n’adhérais pas à ses théories. Lui octroyer le titre de « Mens Sana » relevait de la galéjade de mauvais goût, à ton sens.
La société se partageait en groupes de 5. Le cinquième et dernier était ainsi Romuald Ernst Jung, Chevalier de la Loi. Tu le connaissais par journaux interposés. C’était un leader politique, xénophobe et violent, qui briguait la mairie de Boston. Tu t’étais étonné de le voir quitter la scène politique. Il était en fait venu ici pour chercher le repos. Si l’intention était louable, l’homme restait le pire des hotus, au point que tu en perdais ta courtoisie légendaire pour n’adopter face à lui qu’une politesse élémentaire, rigoureuse et froide. Tout juste le saluais-tu, mais tu te refusais à deviser avec lui, et le fuyait sans relâche, cherchant en dernier ressort quelque objet à replacer, de préférence de l’autre côté de la pièce. Non pas que l’homme fut désagréable, loin s’en fallait, mais ses manières étaient ceux du pire des rednecks, et l’alcool qu’il consommait abondamment n’arrangeait en rien son attitude.
Quant à toi, on t’avait intitulé Chevalier d’Or. Le terme avait un aspect grotesque, et à la différence des autres ne voulait pas dire grand-chose. Comme tu t’en enquérais, Wooden-Beat t’expliqua que ce titre correspondait à la pureté des nouveaux venus et à leur éclat sans faille, explication qui te parut tout à fait opportune.
Le plus souvent, la société se réunissait dans le speakeasy clandestin des Bleuets, seulement connu de quelques matons, mais dont la directrice semblait ignorer l’existence. Si vos réunions les moins intéressantes voyaient défiler femmes, alcool et opium, ce qui ne les différenciait guère des soirées ordinaires de ce lieu de débauche, certains soirs en revanche vous vous adonniez à des rituels mystiques. Vous portiez d’une manière générale des tuniques ou des robes inspirées du Moyen-Âge en Europe. Certes, ces rites de « blancs » par opposition aux rituels que tu avais connus en Afrique et en Asie, n’étaient guère couronnés de succès, mais tu t’évertuais à bien les comprendre, ton esprit curieux prenant le pas sur tes réserves. Et parfois, l’opium aidant certes, quelques effets réjouissants se faisaient ressentir, sous la forme de visions le plus souvent : femmes, animaux biscornus, formes ondulantes, flammes bigarrées.
A chaque fois, Spit y voyait le reflet de l’âme pervertie par le péché originel, ou par quelque influence de la mère, ce qui te faisait sourire, mais faisait franchement rire Jung. Wooden-Beat, lui, oscillait tel le métronome qu’il était entre l’habitude de chronométrer chaque événement et le sourire que lui inspirait la réussite du rituel… ou peut-être était-ce un effet de l’opium ? Quant à Seymour, il adoptait toujours un visage interdit.
Mais un incident plus notable que les autres est intervenu il y a peu, lors de l’une de vos réunions. Au moment de lever vos épées et de prononcer les soit disant « vœux » de loyauté, pendant que
Tony Grayson préparait un cocktail pour Jung, un phénomène inexplicable se produisit. Là, au milieu du cercle grossier tracé à la craie et semblant surgir du néant, s’ouvrit un œil reptilien
déformé. Il te regarda et sembla fouailler dans tes pensées, ravivant les vieilles haines et les pires souvenirs de ta vie. Renée, l’Ecosse, l’Afrique, tout se bousculait… L’épée en main, tu
étais hébété, Quinn pleurait, incapable de détourner le regard du grotesque organe, Spit et Wooden-Beat n’osaient pas bouger. Tu entendis derrière toi le bruit d’une bouteille se fracassant
contre le sol de la cave. Jung, visiblement confit d’alcool poussa un rot sonore qui brisa l’atmosphère lourde de la pièce grâce, une fois ne serait pas coutume, à sa grossièreté qui aurait
mérité des ouvrages entiers. L’œil sembla se dissoudre en une flaque verdâtre qui s’enfonça dans le sol
Le retour à la normale se fit grâce a Spit. Il évoqua le symbole vaginal de l’œil, les crises de conscience de chacun incarné par une hallucination. La médecine au secours de l’étrange. Mais
pourquoi pas, après tout. Néanmoins tu t’en ouvris auprès de Seymour.
-Docteur Seymour, qu’avez-vous donc pensé de cette dernière réunion ?
- Comme vous, je le suppose. J’ai ressenti un grand scepticisme.
- Allons donc ? Les effets de l’opium, ne le pensez-vous pas ? En chine, j’ai connu pareils salmigondis visuels.
- Oui, certainement, répondait le praticien, et son regard se perdait en une contemplation profonde de son bureau.
Les réunions occupaient donc fort agréablement quelques mornes soirées. En tous les cas, suffisamment pour que tes camarades et toi acceptiez de verser régulièrement quelque argent pour assurer la pérennité et la puissance de la société.
Même si depuis quelques temps, l’habituelle jovialité de vos réunions s’est ressentie de ce krach du 26 octobre. Manifestement, tes camarades ont perdu une partie de leur fortune dans cet incident. De ton côté, tes analystes et conseillers t’ont rassuré. Tout va bien, t’ont-ils assuré. Wooden-Beat a d’ailleurs obtenu une copie de tes comptes, et te l’a confirmé. Cela dit, la crise semble l’avoir marqué douloureusement, car tu le trouves beaucoup moins enjoué depuis lors, et moins sympathique.
Au rang des patients, tu as noué de bonnes relations avec Max Shrek, un acteur déchu, certes fantaisiste mais plutôt charmant. Quoique tu t’en défendes par-devant lui, tu éprouves une certaine compassion pour cet homme tourmenté, étiré entre ce qu’il est et ce qu’il voudrait être. Tu t’es d’ailleurs surpris à clamer, lors d’une conversation un peu arrosée, qu’il n’était pas le véritable Max Shrek, que tu avais eu l’occasion de rencontrer personnellement… avant de réaliser que le pauvre homme t’avait entendu, et paraissait blessé… Tu lui présenterais tes excuses au plus vite.
Il y aussi Melchior Tsartas, un ancien chef d’orchestre, qui lui aussi semble plus ou moins ignorer les raisons de sa présence en ces lieux. Mais l’entendre parler de sa musique est un plaisir immense, l’un des derniers offerts à ton esprit, en dehors naturellement des quelques ouvrages que tu te fais livres hebdomadairement. Melchior Tsartas est certainement l’un des hommes avec lequel tu as le plus d’affinités électives. Tsartas est homme d’esprit, artiste, et il t’arrive parfois de te taire totalement pour l’écouter parler de son art.
Parmi les « artistes », Maximilian Murrett-Foulk était arrivé il y a 3 jours, les 27 novembre. Réalisateur de son état, tu espérais trouver un nouveau compagnon d’infortune, mais l’homme s’avérait un individu infatué de sa personne et détestable. De plus, curieusement, Anthony Condom se faisait calme et timide, presque obséquieux, devant lui. Tu ne reconnaissais pas vraiment le Condom enflammé qui pouvait s’envoler dans des diatribes magistrales, ou le jeune poète qui d’un œil malicieux pouvait asséner des vérités définitives. En plus de te consterner, cela avait tendance à te vexer un peu… un soupçon de jalousie peut-être…
Mais cette compagnie de qualité ne saurait te faire oublier l’essentiel. Les Bleuets n’est pas une maison de repos désagréable, on t’y traite avec égards. Mais l’appel du pays devient insupportable, et la captivité ne sied pas à un homme comme toi. Tu n’y es pas entré volontairement, et entend donc en ressortir. Comment n’aurais-tu pas déjà payé dix fois ta dette à la société, surtout dans ce pays qui n’a rien à te reprocher ! Tu as d’ailleurs demandé audience à la nouvelle directrice, Orchidia Blatters-Anderson. Tu l’as déjà rencontrée, pour te plaindre de la personne qui joue parfois du violon à n’importe quelle heure. C’est une femme sèche, dure, mais qui parait juste et pragmatique. Tu attends sa réponse avec impatience, et les cent pas que tu effectues sans arrêt ont fini par user le sol de ta chambre.
Et ce malgré l’arrivée de ta vieille connaissance, Steve Phoenix. Le gérant du spleen. Il avait l’air terriblement abattu quand on l’a amené à sa cellule, alors tu n’as pas osé lui parler, mais à l’occasion.
Heureusement, il y a Sunshine, la femme de Bush. Elle est née au Tibet, t’a-t-elle dit, mais l’a quitté très jeune. Elle n’a pas voulu raconter sa vie, alors tu as raconté la tienne, et notamment ton passage non loin de son pays, et comment tu y avais assisté à quelques rituels sacrés. Sous le sceau du secret, elle t’a promis de t’en montrer quelques-uns. Il semble que ton récit lui ait beaucoup plu. Cela lui a rappelé son père, on dirait. Elle est si jolie quand elle est heureuse. Et c’est si rare. Pauvre enfant, avec son minois brisé par la vie. Elle aussi, une déracinée. Et si riche, elle a tant de choses à raconter, d’histoires merveilleuses et magiques que tu suspectes chez elle. Elle est vraiment si jolie…
Et Mya, cette jeune infirmière. Défigurée, la pauvre, mais la splendeur de sa force de vie, sa joie et l’aura de chaleur qu’elle dégage t’ont très vite fasciné. Et les quelques conversations que tu as pu avoir avec elle se sont révélées fort excitantes. La jeune femme ne manque pas de conversation, et l’amener à parler de son ouvrage peut entraîner de longues et passionnantes conversations… Encore ce matin, tu as eu le plaisir de la voir, une fois de plus. Elle est entré dans ta chambre, de son pas velouté, poussant la porte sur un petit chat pelé que tu n’avais pas vu entrer et qui s’enfuit paresseusement, et son parfum de coriandre et d’orchidée emplit l’air de son subtil arôme capiteux.
Bonjour Monsieur Mac Dermott.
Ma chère Mya, quel bon vent vous amène ?
Vous le savez bien, je dois veiller à votre bien-être.
Chère Mya, vous êtes toujours si prévenante.
C’est mon métier monsieur, dit-elle avec un sourire ravissant.
Et quel dur métier vous avez là, assurément !
Oh non. Ne croyez pas cela. Ce métier c’est à peu près tout ce qu’il me reste. Je… Je… Pardonnez-moi je suis ridicule…
Non point non point je n’aurais pas du émettre pareil jugement de valeur.
Comprenez moi monsieur, j’aime passionnément mon ouvrage et… Mais excusez-moi je ne devrais pas vous importuner avec cela, cela ne vous intéresse sans doute pas.
Allons donc, mademoiselle. Continuez. J’en ai l’eau à la bouche.
Duncan MAC DERMOTT
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Nom : |
Duncan Alphonse William Mac Dermott |
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Né de : |
Henry Mac Dermott et Abigail Mac Dermott, sa cousine. |
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Né à : |
Torquay (Devon, Royaume-Uni) |
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Né le : |
26 avril 1871 |
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Arrivée dans l'asile : |
15 avril 1929 |
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Lieu actuel de résidence : |
Les Bleuets |
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Profession : |
Rentier, patron de presse, globe-trotter. |
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Diplômes : |
Docteur en lettres classiques |
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Croyances religieuses : |
Catholique |
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Croyances politiques : |
Aucune réellement, mais a des sympathies pour les communisme. |
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Possessions : |
Diverses propriétés à travers le monde, le château familial, un portefeuille d’actions confortable, une fortune en banque (environ 5 millions de dollars), et 1.000 dollars en poche. |
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Désordres mentaux : |
Propension au cannibalisme, tendance spontanée à des rêveries interminables |
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Passions : |
La littérature, la découverte en général, les échanges intellectuels de qualité |
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Apparence: |
Toujours impeccable, tiré à 4 épingles, en général un costume de créateur européen. |
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Caractère : |
Doux et placide, ne levant jamais la voix, ce qu’il voit comme un signe de faiblesse. Adore se battre pour ses idées. |
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Maxime : |
« Sic transit gloria mundi » (ainsi voyage la gloire du monde) |
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Tic : |
Se lécher les doigts. |
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Réaction face au surnaturel : |
Va rester statique, mû par sa soif de connaissances, et va tâcher de comprendre. |
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Duncan Mac Dermott est un romantique, au sens littéraire du terme. Fantasque, un peu bohême, il raconte à l’envi ses voyages au bout du monde, peut disserter des heures durant sur la notion de littérature ou donner son avis sur le sens du monde et des rapports humains.
Mais les rapports humains prennent parfois un sens curieux avec lui : il a mangé l’une de ses anciennes maîtresses. Pas de psychose criminelle en cela. Juste une exacerbation des sentiments qu’il n’a su exprimer que comme cela.
Too much blood : « Le plus pur moyen de témoigner de l’amour à son prochain est bien de le manger » (Ribemont- Dessaigne)
Ou l’extrait d’une conversation entendue sur les bords de la Tamise, à Londres.
- Tu te souviens de Mac Dermott ?
- Et comment ! C’est le milliardaire écossais qui a bouffé une hollandaise à Paris.
- Il l’a tuée d’abord. Il l’a mangé ensuite. D’habitude les hommes font le contraire ; c’est même ce qui fait jouir les femmes.
- Tu n’y vas pas un peu fort ?
- Je simplifie. Il faut toujours simplifier.
- Mac Dermott n’était pas nécrophile aussi ?
- Quel homme ne l’est pas ?
- Fais gaffe ! Les provocateurs qui pensent avoir réponse à tout avec un bon mot, plus personne ne les prend au sérieux…
- Mais rien ne me ferait plus mal que de l’être.
- Admettons.
- Ce qui me fascine dans la rencontre improbable de Renée, la petite bourgeoise lettrée hollandaise, et de Mac Dermott, c’est qu’elle relève plus de la littérature que de la gastronomie.
- Explique.
- Lui, c’est un spécialiste de Shakespeare – le livre de chair, ça doit bien te rappeler quelque chose…
- Le marchand de Venise ?
- Renée, elle, prépare un écrit sur André Breton. Oui, une sacrée avant-gardiste en 1924. Elle est passionnée par les surréalistes. Et voici qu’elle tombe sur un adepte de l’amour fou.
- Tu n’imagines pas le nombre de fille qui m’ont dit : « mange-moi ! ».
- Ca va de soi : l’amour est une forme de cannibalisme symbolique.
- Et Mac Dermott pense qu’en la mangeant pour de vrai, il connaîtra une forme d’apothéose érotique ?
- Exactement.
- Elle ne se doutait de rien ?
- La paranoïa féminine est trop hypertrophiée pour les protéger de quoi que ce soit…
- Mais il y avait ce poème qu’il lui a demandé de lui lire.
- Oui, avant de l’abattre, il a voulu l’entendre lire Morgue, de Gottfried Benn (1912). Tu connais ?
- Non.
- Alors écoute : « La bouche d’une fille qui avait longtemps reposé dans les roseaux
« Etait si rongée.
« Quand on ouvrit la poitrine l’oesophage était si troué.
« Enfin dans une tonnelle sous le diaphragme
« On trouva un nid de jeunes rats.
« L’un des petits frères était mort.
« Les autres vivaient du rein et du foie.
« Ils buvaient le sang froid.
« Ils avaient vécu ici une belle jeunesse.
« Ils eurent aussi une mort rapide et belle :
« On les jeta tous dans l’eau.
« Ah, comme piaillaient les petits museaux ! »
- Et après ?
- Rien.
- Comment rien ?
- Il a tiré, il a découpé le cadavre. Il a eu le goût de sa vie d’érudite dans sa bouche… un goût de bovidé.
- Il a été déçu ?
- Tellement qu’après quatre jours, il est descendu au bistrot manger une salade niçoise.
- Quelle misère !
- Imagine ce gaillard écossais – il était immense parait-il - se baladant au bord de la Seine plus seul que jamais. Il a emporté la trousse de maquillage de Renée. Il la jette à l’eau.
- Il veut exorciser son délire ?
- Pas du tout. Il dira aux psychiatres qui l’ont interrogé que c’était très beau, très poétique. Il avait l’impression que l’esprit de Renée flottait sur la Seine…
- Et après ?
- Avec deux valises, il se rend au bois de Boulogne. Il veut effacer toute trace de son crime.
- C’est le moment où il se fait arrêter.
- Bien sûr. On n’efface jamais rien. Les français étaient très embarrassés par ce drôle de bonhomme qui n’entrait pas dans leurs catégories mentales. Alors, ils l’ont déclaré irresponsable et l’ont renvoyé à son domicile, aux Etats-Unis.
- Où on l’a jugé normal ?
- Pas vraiment. Eux non plus n’ont pas vraiment su quoi en faire. Alors on l’a envoyé dans une maison de repos.
- Il était un monstre en Europe, il devient un paisible citoyen aux Etats-Unis.
- C’est à peu près ça. En France, psychiatres et psychologues cherchaient à le comprendre. Leurs confrères américains pensaient qu’il n’y a rien à comprendre. Tout juste à admirer la beauté du geste.
- Curieux confrères ! Mais après tout, peut-être n’ont-ils pas tort.
- Une pure affaire de littérature, te dis-je.
X X X
Le ciel était beau ce jour-là. On pouvait y faire l’irisation si caractéristique de cette partie du massachusetts. Parfois, le ciel semblait littéralement s’embraser. Les nuits aussi pouvaient être belles. Les mots d’Alfred de Vigny, « Et les nuages couraient sur la lune enflammée / comme sur l’horizon on voit fuir la fumée », te revenaient souvent en tête quand tu t’asseyais à la fenêtre de ta chambre, un cigare à la bouche et un brandy profond comme un opéra de Verdi à la main. Hélas, Les Bleuets n’avaient pas pu mettre à ta disposition un gramophone digne de ce nom pour écouter cet opus là, ou un autre pourquoi pas. Tu repensais souvent, avec une certaine tendresse, aux concertos pour pianos de Chopin, surtout le N°1, que ta mère te faisait écouter dans le château familial, Loch Braban. Et tout à coup, ces pierres froides prenaient vie, grâce à ce modeste cylindre de cire qui faisait onduler dans l’air tout le génie du franco-polonais. Et la lugubre demeure devenait pour toi une gigantesque fête, toute emplie de lumières et de rires. Tu revois encore le sourire de ta mère qui regardait par-dessus ton épaule alors que tu dévorais, encore et encore, les œuvres de Sir William de Stratford-upon-Avon… Shakespeare…
Peut-être, voire sans doute, par snobisme, tu réprouvais avec un mépris appuyé tout ce que tu considérais comme des lectures faciles, ces ouvrages où le poids de l’encre écrasait sans peine le poids des mots. Tu exécrais véritablement toute la littérature destinée au petit peuple. En cela, cependant, tes idées étaient plus défendables : quitte à savoir lire, il valait mieux se voir proposer des ouvrages de qualités que d’obscurs brûlots. Et par-dessus tout, tu haïssais viscéralement l’apparition récente des illustrés, dont tu t’étais méfié immédiatement. Selon toi, cet « art », mineur, aurait dû s’en tenir aux cases satiriques de Rodolphe Töpffer. Mais tu rejoignais Goethe en ce que selon toi il ne s’agissait que d’une occupation frivole pour un créateur.
Même en matière de littérature, tes goûts n’étaient pas ceux de tes condisciples. Quand tous tes camarades de la faculté de lettres ne juraient que par les classiques, Roméo et Juliette, Macbeth ou Richard III, toi tu préférais déjà Jules César. La solitude d’un homme au sommet du pouvoir te faisait immanquablement penser à ton père, le cousin de ta mère. Dans ta famille, on voulait préserver la pureté du sang, un sang écossais fertile et puissant.
L’Ecosse… Comme elle te manquait. Les lochs, les châteaux perdus sur une île, la tradition, et la mélopée langoureuse ou lugubre de la cornemuse. La lumière y était tellement plus exquise qu’ici, plus raffinée, plus infinie. Déjà, lors de tes études, à Stratford-upon-Avon évidemment, tu regrettais ton pays, entouré de tous ces anglais qui ne comprendraient jamais la puissance et la gloire qui nimberaient toujours les fiers descendants des clans immémoriaux.
Finalement, peut-être était-ce la meilleure chose qui te soit arrivée, cette nostalgie constante de quelque chose. C’est ce qui t’a donné l’envie d’explorer le monde. La fortune familiale t’avait été dévolue par la mort de tes parents, morts sans un bruit, dans une nuit tiède d’été mourant, comme un signe. Plus rien ne te retenait en Ecosse, tu pensais que ton devoir était de parcourir le monde, de voir s’il pourrait briller un jour autant à tes yeux que ta terre natale, si les paysages éternels de l’Afrique ou la solennité impérieuse de l’Asie, par exemple, pourrait un jour détourner ton regard et tes pensées des vastes plaines qui paraissaient si mornes aux étrangers.
Alors tu as laissé ta demeure à tes domestiques, emmenant avec toi la plupart de tes effets et quelques serviteurs. Tu posais un premier pied en Europe le 17 septembre 1901, en ta 31ème année. Ayant appris le français, et féru que tu étais de ses grands auteurs classiques, Baudelaire en tête, tu décidais de t’établir dans une propriété familiale du cœur de Paris. La maison était encombrée de poussière qui ravivait le souvenir de ton père. Tu savais qu’il aimait à y séjourner. Tu y es resté 4 ans. Tu parcourais, sans relâche, tout l’hexagone. Nantes, pour Verne, Bordeaux, pour Montesquieu et Montaigne, les étapes avaient été si nombreuses… Et à chaque fois le même émerveillement devant les architectures classiques, les temples du culte catholique, et cette fierté curieuse que développaient les autochtones, qui ressemblait un peu à celle de tes compatriotes. Pris de passion, et aguerri à de nouvelles lettres, c’est à Paris que tu basais la rédaction d’un bimestriel, le Mac Dermott Magazine, qui serait le relais de tes aventures, de tes humeurs, de tes goûts littéraires parmi les quelques personnes qui te feraient l’amitié de te lire.
La France écumée, ce fut l’Italie, en 1905. Machiavel, Dante, Lampedusa, Saint François d’Assise, mille fois tu exultais lors de ton séjour. Tu avais acquis une petite villa sur les hauteurs de Florence, le carrefour de tous les génies italiens, et le spectacle de la Toscane te faisait toucher du bout de tes doigts l’étendue de leur génie. Tu es resté 2 ans, sans jamais bouger, perdu dans tes contemplations… Les 2 années suivantes, tu découvrais le pays, et ce furent parmi tes émois architecturaux les plus forts.
1909, la Tchécoslovaquie. Le pays de Jan Hus, d’Erben et de Macha. Prague fut pour toi une révélation, comme une évidence. Le délire de la création, la puissance de la pierre, et dans le même temps le génie des lettres dans un pays que tu sentais prêt à se lever pour exprimer sa puissance intellectuelle.
Et tout naturellement, l’Allemagne, en 1911. C’est là que tu fis une rencontre fondamentale dans ta vie, Gottfried Benn. Un ancien médecin allemand, ci-devant précurseur du surréalisme et mentor des dadas. Sans être réceptif à l’extrême à ses théories, par sa stature intellectuelle cet homme a su donner à ta lecture de l’écrit une nouvelle dimension. Lier le texte à l’action, c’était une donnée qui t’avait échappé jusqu’alors. Et lui, ouvrait les portes de la littérature comme de rien, soufflant sur chaque page le vent nouveau et salvateur de sa Vision. C’était la première fois que tu assistais à l’œuvre d’un créateur, puisqu’il acceptait que tu assistes à ses séances de travail. Tu tâchais chaque fois de prendre la mesure de son génie, sans succès hélas. Tu es reparti bouleversé d’Allemagne, en 1913, peu avant la guerre.
L’Europe t’avait trop donné. Tu ne voulais pas la voir exsangue. Tu la laissais donc en suspens, et embrassait le territoire africain le 17 juillet 1913. Tu ne fus pas séduit par les temples et les palais. Si, comme de bien entendu, tu restais bouche bée devant les pyramides du plateau de Gizeh, Louxor ou Carnac ne te parlaient guère. Tu t’enfouis donc davantage dans les terres, et retrouvais enfin le goût de la découverte au cœur même du Congo belge.
Tu rencontrais là-bas une tribu sauvage, descendants des premières tribus locales qui avaient habité ces lieux dès la préhistoire. Primaires et abrupts, les approcher ne se fit pas sans heurts. Le premier contact fut même effrayant, puisqu’ils dévoraient sous tes yeux 3 de tes porteurs. Mais les lectures que tu avais eues te sauvèrent, sans doute. Tu décidais donc, vaille que vaille, d’amadouer celui dont les breloques prouvaient un statut influent. Et c’est donc le petit cylindre de cinématographe que tu portais sur toi qui préservait ta vie. Sorcier, ou autre, ils te prenaient sans doute pour un être mystérieux, doué de pouvoirs obscurs. Tu ne parvenais à communiquer que difficilement, mais leurs enseignements prirent tout leur sens à tes yeux. Et notamment, cette culture, que tu savais commune chez les tribus sauvages, de consommer leurs prochains pour s’approprier sa force et son savoir. Et si les descriptions livresques ne t’avaient jamais paru que fantaisistes, la foi puissant dont ces hommes nimbaient leur tradition te parut lui donner tout le crédit nécessaire. Oh certes le « transfert » de forces te paraissait improbable, mais un échange charnel de cet envergure devait sans doute être la meilleure façon de recevoir l’autre. Comme une extase parfaite et absolue, une communion païenne.
Ivre de ces nouvelles connaissances, tu quittais l’Afrique profondément atteint, jusqu’aux tréfonds de ton âme.
Tu consentais à une étape en URSS, au mois de novembre 1917, où tu fus invité à rencontrer le frais émoulu Lénine, sous le feu naturellement des photographes. L’homme était affable et cultivé, ses idées généreuses, et c’est sans réserve que tu lui manifestais ton soutien plein et entier dans ses efforts de collectivisation.
Mais ta destination était l’Asie, et plus précisément les steppes perdues du nord.
Au sein des sociétés d’explorateurs que tu fréquentais pour préparer tes voyages les plus périlleux, tu avais entendu parler d’un tombeau exceptionnel. Un ancien empereur s’y était enterré, selon la légende, avec son armée. Jamais encore tu n’avais entrepris un voyage de cette envergure, mais la soif de découverte se fit plus forte que tout. Tu passais quelques temps à Pékin, au printemps 1918, pour préparer ton expédition, laquelle nécessiterait plusieurs guides et de nombreux porteurs.
Ce fut sans doute la seule et unique fois que tu entrepris un véritable voyage d’exploration. Tu errais, deux années durant, mais les informations étaient rares et bien gardées. Tu avais beau te mêler aux peuples d’Asie, parcourir le continent sous toutes ses latitudes, jusqu’à ses confins les plus septentrionaux, nul n’en parlait ou ne voulait en parler, et les ressources de ton savoir ou de ton portefeuille n’y faisaient rien. Néanmoins, ce ne fut pas un fiasco. Tu découvris là encore des traditions étranges : le culte des morts, que l’on conservait parfois, au moins sous la forme de reliques figées dans le sel, la peur des démons terrifiants qui avaient provoqué le déluge des catholiques, le sens de l’honneur, et leurs arts physiques qui unissaient la puissance du corps et de l’esprit. N’étant pas un sportif alerte, tu ne te mêlais jamais à ces démonstrations, te contentant d’un rôle de spectateur, mais prenait un vif intérêt à ces spectacles prodigieux.
Toujours est-il que c’est bredouille que tu retrouvais la civilisation, et plus précisément les Etats-Unis, plus par nécessité qu’autre chose, le 11 janvier 1921. La fortune familiale s’était un peu aménuisé, il te fallait la revigorer. Ce qui fut chose faite sans tarder. Tu t’adressais à un entrepreneur exceptionnel, Abraham Neill, auquel tu accordais une partie de ta fortune pour acquérir 5% de sa société. Puis ta batterie d’analystes financiers eurent tôt fait de diversifier tes placements, et tout reprit son cours normal rapidement.
Ton « intégration » au sein des Etats-Unis fut aisée, de par ton statut naissant, mais tu te faisais parfois remarquer par ton écossaise propension à rouler les « r » lorsque tu t’exprimais en anglais.
Les médias te suivaient partout, aveuglés qu’ils étaient par l’étendue de ta puissance pécuniaire. Le Mac Dermott Magazine, qui fonctionnait fort bien dans certains cercles privés, n’était sans doute pas étranger à cette notoriété soudaine…
Mais tout cela était si vain… Tu sentais la nostalgie de ton enfance chevillée à ton corps.
Tu quitterais les Etats-Unis dès que tout serait réglé. Tu ne manquais pas une occasion de traverser ce vaste pays-continent, et fut même presque séduit par le Grand Canyon, Monument Valley ou les trois lacs, mais jamais tu n’y trouvais ton compte. Tennessee Williams, Faulkner, Stevenson, Cooper, tous ces auteurs étaient brillants mais trop jeunes, trop contemporains.
Et les nouvelles étaient déprimantes… Abraham Neill était mort le 30 janvier 1923 dans des circonstances tragiques relayées par les journaux. Ainsi le New York Times écrivait :
« L’entrepreneur Abraham Neill, fondateur et dirigeant de la Neill Inc, est mort cette nuit à Détroit. Alors qu’il rentrait à son domicile, en périphérie de la ville, l’homme a été attaqué par des chiens sauvages qui avaient réussi à entrer malgré les murailles qui cernent la maison, et lui ont infligé de nombreuses blessures mortelles. Son fils, Samuel, qui rentrait avec lui ce soir-là, a été retrouvé dans la maison, prostré. Le majordome est actuellement en détention pour négligence ayant entraîné la mort d’autrui. Samuel Neill est toujours en attente de son audition, qui devrait intervenir dès son rétablissement. »
Par la suite, son fils Samuel avait quitté l’entreprise pour une maison de repos, selon la presse. Leur successeur avait essayé par tous les moyens de racheter tes parts, mais tes analystes t’en avaient dissuadé.
Tu trompais ton ennui comme tu le pouvais. Speakeasy, salons de gentlemen, tout était bon. Les speakeasy, toutefois, n’étaient pas sans intérêt. Tes conseillers t’avaient soufflé qu’un homme qui représentait ton poids économique ne pouvait rester sans protection. Et tu avais, à cet effet, recruté la « videuse » de l’un de ces lieux, une dénommée Epzibah van der Slut, le 13 février 1928. Tu la payais grassement, mais elle était d’une efficacité et d’une discrétion sans faille. Petite, agile, vigoureuse, elle aurait, selon ta malice, fait un homme tout à fait convenable.
C’est dans un salon de thé que tu avais rencontré Anthony Condom, un jeune écrivain, poète talentueux de son état, en 1926. A la sortie de la mairie, où tu avais accepté la proposition de Malcolm Nichols, le maire, de financer pour partie la construction d’une bibliothèque.
Condom était un homme exquis et raffiné, doué d’une clarté de pensée étonnante. Il arrivait à intellectualiser toute chose en quelques mots, ce que tu peinais si souvent à faire. Et quand il en venait à parler de sa mère, qu’il aimait passionnément, il réveillait en toi l’écho de ta propre mère et de ses bras blancs. Emu par ses écrits, tu lui avais signé un chèque confortable de 1.000 dollars, car tu étais convaincu que le besoin pouvait être propice au romancier, mais guère au poète. L’homme envisageait de rédiger une monographie des USA en 12 tomes, une somme pour laquelle il lui fallait assurément ton soutien.
Vos rencontres épisodiques étaient en tout cas des moments que tu prisais profondément, et la confrontation de vos deux esprits, dans une confrontation que n’aurait pas reniée Denis Diderot, mettait ton intelligence en ébullition. Tu es ressortais épuisé et ravi.
La marée de tes jours était parfois altérée par la vague d’un voyage. Ainsi tu te rendis, en un voyage marathon au mois de mars 1928, en Allemagne, tout d’abord, pour rencontrer le chancelier Hindenburg, que tu assurais de ton soutien plein et entier dans sa tentative de reconstruction de son pays. Le pays se relevait avec peine du précédent massacre mondial, et tu avais été sensible au spectacle de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants affairés quotidiennement à rendre à ce pays sa place dans le monde. Cela te rappelait parfois un peu les vexations du peuple écossais.
En Union Soviétique, tu rencontrais le successeur de ton ami Lénine, Joseph Staline. L’homme te rappelait un peu Mussolini. Même air déterminé, même puissance de conviction. Et tu adhérais sans réserve à son discours, plus collectiviste encore que celui de Lénine, mais qui te paraissait la garantie du bonheur du peuple.
Puis ce fut l’Italie, où Benito Mussolini t’avait convié, et où devant un parterre de journalistes du monde entier, tu vins clamer ton attachement à l’Italie, terre des hommes et des dieux, et qui pouvait s’enorgueillir d’avoir à sa tête un chef d’Etat aussi charismatique et avisé. Et tu le pensais. Benito Mussolini portait en son regard la marque d’un grand homme, son front large et déterminé était le reflet de son intelligence vive, et tu sentais que ce pays ne tarderait pas à sortir des cendres pour donner encore de nouveaux génies au monde.
A ton retour, ton chagrin te rattrapa. A Boston, on t’avait dérobé dans ton sommeil un exemplaire original de Cerveaux de ton ami Benn. Le malfrat avait laissé pour seule signature une rose blanche. Tu étais entré dans une colère noire mêlée d’un chagrin profond, et tu prenais régulièrement à sangloter en repensant à cet incident. Tu t’étais même surpris, parfois, à marcher le long du trottoir dans la rue, comme on voit parfois les petits enfants le faire. Tu t’étais bien vite corrigé de cette manière grotesque.
Au cours de son point presse quotidien, le porte-parole de la diplomatie chinoise Qin Gang n'a pas voulu répondre lorsqu'on lui a demandé si Pékin était à l'origine de ces coupures. Il a cependant dit espérer que le problème puisse être "résolu immédiatement".
Avant d'ajouter: "Nous avons découvert que la version anglaise de google.com diffuse énormément de contenus pornographiques, obscènes et vulgaires, ce qui est une violation sérieuse des règles chinoises".
Mercredi soir, la coupure a touché le site central de Google, sa messagerie Gmail.com, et sa version chinoise Goggle.cn. Jeudi, les trois étaient accessibles depuis Pékin, mais pas dans deux autres villes. Le porte-parole de la compagnie à Hongkong, John Pinette, a espéré que le service serait bientôt rétabli.
Cette coupure intervient alors qu'un bras de fer oppose la Chine aux Etats-Unis au sujet du "barrage vert", nouveau logiciel de filtrage que Pékin veut voir pré-installé ou fourni avec tous les nouveaux PC en Chine à compter du 1er juillet.
Pour le secrétaire américain au Commerce Gary Locke et le représentant au Commerce Ron Kirk, ce filtrage obligatoire "est un grave obstacle au commerce" qui pourrait constituer une violation des normes de l'Organisation mondiale du Commerce.
"La Chine met les sociétés dans une position intenable en exigeant d'elle (...) de pré-installer un logiciel qui semble avoir de vastes implications en matière de censure et qui pose des problèmes de sécurité du réseau", estiment-ils dans une lettre aux autorités chinoises.
La Chine a la plus forte population d'internautes au monde, 298 millions d'usagers de la toile. S'il est favorable au réseau pour ce qui est de l'éducation et des affaires, le gouvernement communiste traque tout ce qu'il juge obscène ou subversif, et gère le système de surveillance et de filtrage du Web le plus important de la planète.
Les internautes chinois ont eux aussi exhorté Pékin à renoncer au "barrage vert", notant que le nouveau logiciel de filtrage a bloqué l'accès à des contenus aussi inoffensifs que des BD en ligne ou des photos animalières.
Les experts de l'Université du Michigan ont quant à eux mis l'accent sur les erreurs de programmation et les défaillances techniques du logiciel, avec les conséquences sur la sécurité qu'il peut avoir.
(source: jeanmarcmorandini.com)