Aujourd’hui, je vais vous parler d’humour. Oui, d’humour. Pourtant, je ne compte pas parler de politique, alors que le sujet s’y prête étonnamment : entre les accords entre EELV et le PS, les velléités germanophobes de Montebourg, les déclarations marseillaises de Guéant et autres joyeusetés, il y aurait de quoi faire. Simplement, n’ayant pas la hauteur de vue de Libération ou de l’Express, j’aurais bien trop peur de me faire casser les reins par des spécialistes reconnus qui, tel Béber du bar PMU voisin, ne manqueraient pas de me démontrer avec de magnifiques explications suintantes de démagogie que je me trompe lourdement, que « tous pourris », que la Révolution c’est l’avenir et autres dogmes récurrents par les temps qui courent. N’étant d’aucune chapelle en particulier, si ce n’est celle du bon sens (ou en tous cas je m’y emploie), ce sont des sujets que je n’aborde plus guère. Comment ? Je viens de le faire. Mince. Ce n’était pas mon intention.
Non aujourd’hui, miné par une angine tenace (je sens bien que ma vie vous passionne), j’ouvrais difficilement un œil maussade au chant joyeux de mon radio réveil qui m’annonçait sa litanie de nouvelles consternantes, qui confirment quotidiennement que pour s’en sortir il ne faut compter que sur soi… Evidemment, radios modernes obligent (comme je cherche une info un peu moins partiale que la moyenne j’évite France Inter), j’avais aussi droit à de la pub en rang serré, comprendre un peu d’infos au milieu de la pub. Et qu’ouïs-je ? Un obscur blaireau qui, dans une parfaite vulgarité, narrait ce qu’il qualifiait de l’année d’un mythomane. Nom dudit blaireau : Nicolas Bedos.
Nicolas Bedos.
Allons mon grand, tu n'as pas besoin de nous.
Le débat ne portera pas sur le thème « peut-on être un Bedos et être drôle », car à mon sens ce débat est tranché depuis longtemps (et la réponse est « non » hein, ne me désespérez pas). Non, je préfère orienter ma colère vers un phénomène plus général qui est celui des « billettistes », appelons-les comme cela.
Depuis quelques temps, on voit fleurir, de-ci de-là, ces chroniqueurs surexposés, apôtre du bon goût et arbitre des élégances, qui créent une forme de clivage entre les gens de qualité (ceux qui les apprécient) et les gros cons rétrogrades (les autres), ce qui est un peu réducteur. Prenons la bio typique d’un chroniqueur de ce genre : « avec un humour acide et acerbe (avec sottise et méchanceté), Nicolas Bedos pose un regard décalé (il se donne un genre qui malheureusement ne suffit pas à lui donner un fond) avec toute l’insolence qu’on lui connaît (où l’on en revient à ma parfaite vulgarité de tout à l’heure).
Autour du cercueil de Desproges, il y a comme des courants d’air. Et ils sont nombreux, depuis quelques temps, à rêver de revêtir les habits de clown triste du maître. Certains le font avec un certain talent, comme Philippe Meyer. D’autres n’ont même pas compris la base même de l’humour Deprosgien, tels Bedos, Guillon, et la meute de tartuffes de France Inter.
Sans commentaire.
D’abord, Desproges avait du talent. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ça joue quand même un peu. Ensuite, Desproges avait du fond. On peut en chercher longtemps chez les précités, qui se contentent en général de prendre telle ou telle personne (de préférence qui ne soit pas dans les petits papiers des médias ou du public) et le traînent dans la boue avec acharnement, s’offusquant que l’on puisse confondre leur immense talent avec de la diffamation de bas étage. Or, ça, cela s’appelle avoir du fonds, oui, mais de commerce (d’où l’erreur de français initiale). N’importe qui peut déverser des tombereaux d’immondice sur quelqu’un, et il suffit d’avoir un dictionnaire et une certaine complaisance du milieu médiatique pour être immédiatement porté aux nues. Mais ce qui différencie Desproges de ces pillards sans scrupule, c’était l’intelligence de l’attaque, sa précision, sa pertinence. Il ne s’agissait pas de dire tout et n’importe quoi pour blesser. Mieux encore, on entend parfois dire que Desproges pouvait se laisser aller à la vulgarité, ce qui est, à mon humble avis, faux : il pouvait lui arriver d’être grossier, oui, mais toujours à dessein, avec un objectif précis que servait cette grossièreté. Cela ne doit pas être confondu avec de la vulgarité.
Voilà pourquoi Desproges avait de l’humour, que le Robert définit comme une « forme d’esprit qui consiste à dégager les aspects plaisants et insolites de la réalité, avec un certain détachement ». Aspects plaisants et insolites, ce qui exclut la diffamation. Détachement, ce qui là encore implique du recul, de la finesse. La meilleure question à se poser est : l’un d’entre eux aurait-il pu livrer le magnifique exercice de style que livre Desproges face à Le Pen ?
Il ne s’agit pas de dire qu’untel est meilleur que tel autre. C’est évidemment le cas, mais ce n’est pas le but. Il s’agit simplement de mettre en avant le gouffre abyssal qui sépare tous ces apôtres pathétiques du but qu’ils prétendent poursuivre, et de fustiger ceux qui se gargarisent de ce qu’ils pensent être leur propre talent, et qui ne sont finalement que divers remugles.
Tout simplement, que penser d’individus qui se croient autorisés, de toute leur prétendue superbe, à répondre à une jeune femme qui leur met le nez dans leur médiocrité : « t’es une connasse » ? Le tout en direct à la télévision ?
Guy Carlier, Stéphane Guillon, Stéphane Blakowsky, Nicolas Bedos, et j’en oublie, ce petit papier est pour vous. Puisque vous avez de l’humour, vous le prendrez avec recul.
Je suis un grand amateur de Desproges. Lui-même avait, en partie, dévoyé l’héritage de Vialatte qu’il disait assumer en le faisant évoluer d’une certaine poésie légère et rafraichissante vers du comique plus concret. Mais on pardonne tout à l’intelligence. Malheureusement, messieurs, cette excuse ne vous est pas offerte.
Quand on pense qu'il trouvait normal
que l'on n'ait pas de succès si l'on n'avait pas de talent.
Il serait bien amer aujourd'hui.


